La dépense publique en recherche : investir pour créer de la richesse

Vincent Diebolt

« Des sous, des sous, des sous ». Formulée de toutes parts, par tous les secteurs d’activité du pays, venant des quatre coins du territoire, la demande d’argent public est insatiable et inextinguible. D’autant plus forte que ces dernières années ont donné l’illusion que les vannes étaient ouvertes et que tout était possible.

Les temps changent, les planètes s’alignent progressivement et annoncent la fin des temps heureux de l’argent facile : mise en veilleuse du « quoi qu’il en coûte » de la crise sanitaire ; envol de l’inflation et resserrement des politiques des banques centrales et … fin du cycle démocratique électoral et donc des largesses et des promesses qui l’accompagne.

Face au mur budgétaire, l’heure des choix et du sevrage va bientôt sonner. Se pose la question de savoir quelles seront les dépenses publiques sacrifiées et dans quelle ampleur.

Bien entendu, sauf à passer, au choix, pour insensible et sans cœur, pour un ultra libéral fanatique ou pour un inconscient, il est périlleux de s’hasarder à comparer l’utilité des différents types de dépenses publiques, à les classer et les prioriser : revalorisation salariale des fonctionnaires ; création d’emplois publics dans les collectivités locales, dans l’éducation nationale, la justice, la police, les établissements de santé ; rénovation, modernisation, informatisation d’infrastructures. Chacune de ces dépenses a sa raison d’être, sa légitimité qu’elle réponde à un impératif politique, compassionnel, écologique, de santé publique, d’intérêt économique, de géopolitique, à un état d’urgence, …

Et pourtant force est de constater qu’en termes d’impact toutes ne sont pas égales et qu’un euro investit pour abonder une prime salariale s’il permet d’alimenter la consommation (ou l’épargne) n’aura pas la même portée que s’il est consacré au financement d’un laboratoire ou d’un projet de recherche. Si toutes les dépenses répondent à un besoin immédiat certaines seulement ont un effet multiplicateur et un impact à moyen/long terme avec en retour une création supérieure de richesses à la mise de fonds initiale. Or avant de distribuer la richesse il faut la créer ce qui est un argument de poids lorsqu’arrive l’heure des choix budgétaires.

Prenons l’exemple des dépenses en recherche et développement. Depuis le début des années 2000 et la stratégie européenne de Lisbonne, la France court sans succès après l’objectif de 3% du PIB intérieur sans jamais y parvenir, plafonnant à 2,2% loin derrière les engagements d’un certain nombre de ses voisins et ce malgré les efforts récents qu’il faut saluer avec la Loi de programmation de la Recherche et les 7,5 milliards alloués à « France Innovation 2030 ». La France se prive par là-même d’un levier important de création de richesse car dépenser en recherche c’est investir, le coût immédiat étant compensé par l’espoir d’un bénéfice en retour décuplé :

  1. Pour le secteur de la santé en particulier la dépense publique en recherche finance les innovations de demain, celles qui vont générer la création de nouvelles entreprises, des emplois en plus au travers des nouvelles chaines de fabrication et du chiffre d’affaires par leur commercialisation mais également permettre de gagner des jours de vie et de bonne santé en plus en contribuant à renforcer l’arsenal diagnostique, thérapeutique et en améliorant la prise en charge. Et des jours de vie en meilleure santé c’est autant d’économies pour notre système de santé et le budget de l’Etat. Le retour sur investissement dans le domaine de la santé est doublement efficace ;
  2. L’investissement public peut agir comme un mécanisme de coassurance en incitant parfois (comme cela a été le cas avec le Plan Juncker) le secteur privé à s’engager à compléter les tours de table lors de la constitution de sociétés ou à cofinancer des essais cliniques lors de phases expérimentales qui, on le sait, sont extrêmement coûteuses

Bien entendu cela est à pondérer par la prise en compte du taux d’attrition d’une recherche dont l’aboutissement reste aléatoire. Toujours dans le domaine de la recherche en santé moins de 10% (5,1% en cancérologie) des candidats-médicaments testés en phase de recherche clinique parvienne au stade de la commercialisation. Beaucoup de dépenses pour un aboutissement incertain ? Bien au contraire il s’agit d’un élément supplémentaire plaidant pour y consacrer le maximum de crédits, car les échecs d’aujourd’hui assurent les réussites de demain au travers des connaissances qu’ils apportent.

A cela s’ajoute le fait que de nouveaux designs d’essais cliniques (méthodologies adaptatives ; essais plateformes) permettent de renforcer la performance du processus d’expérimentation par la détection précoce de l’efficacité d’une nouvelle molécule ce qui permet de « limiter la casse » et le coût financier

Pour toutes ces raisons, d’évidence, lorsque l’heure des choix budgétaires sonnera, la recherche médicale ne devra pas être sacrifiée sur l’autel du rétablissement des comptes publics.

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AUTEUR DE LA PUBLICATION

Vincent Diebolt

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Directeur de F-CRIN, une infrastructure en recherche clinique mise en place dans le cadre du « Programme d’investissements d’avenir/PIA » (F-CRIN est une plateforme de réseaux nationaux thématisés d’investigation et de recherche de pointe) portée par l’Inserm. Il est également partie prenante, en tant qu’associé, du développement d’une Medtech.