Emmanuel Macron : entre pédagogie et hypocrisie

Philippe Charlez

Si l’on replace le dernier discours d’Emmanuel Macron dans l’instantanéité de la situation énergétique présente, le Président délivre une allocution parfaite. De façon pédagogique, posée, calme et presque rassurante, il nous décrit une situation complexe ainsi que la nécessité de prendre des mesures à court, moyen et long terme. Il nous explique que le double problème touchant à la fois au gaz et à électricité doit s’inscrire dans une relation bilatérale de solidarité franco-allemande.

Si nous sommes beaucoup moins dépendants du gaz en général et du gaz russe en particulier que les Allemands, en revanche nous avons aujourd’hui un déficit d’électricité que nous sommes obligés d’importer. Gaz français contre électricité allemande, selon le Président, la clé réside dans la solidarité européenne.

Il précise toutefois que ces échanges entre voisins ne seront pas suffisants. Répétant la phrase culte de Nathalie Kosciusko-Morizet « L’Énergie la moins chère est celle qu’on ne consomme pas », il nous faudra baisser de façon significative notre consommation d’énergie. La réduction qu’il estime à 10 % toucherait en priorité l’industrie et les entreprises mais si cela s’avérait insuffisant les particuliers seraient aussi affectés. Il compte sur la responsabilité de chacun mais, en cas de non-respect de règles conseillées, des mesures de sobriété restrictives pourraient être nécessaires.

Pour justifier ses mesures, le Président fait presqu’exclusivement référence au présent, en l’occurrence le conflit russo-ukrainien. En évitant habilement tout rappel historique il occulte vis-à-vis des citoyens les très lourdes responsabilités de l’exécutif au cours des dix dernières années. Un exécutif au sein duquel il a été successivement secrétaire adjoint de l’Elysée, Ministre de l’Economie et des Finances puis Président de la République.

Gouverner c’est prévoir. Tout n’était pas certes prévisible et gravé dans le marbre mais, dès 2014 de nombreux indicateurs pouvaient nous conduire à orienter de façon beaucoup plus pertinente nos choix énergétiques.

Dès 2014, la révolution ukrainienne de Maïda et le départ forcé du président Ianoukovytch avaient clairement démontré les risques potentiels d’un confit russo ukrainen mais aussi la fragilité de la politique gazière européenne reposant principalement sur des importations croissantes de gaz russe.

Dès 2015, l’expérience catastrophique de l’Energiewende avait mis en évidence que la montée en puissance des renouvelables associée à une réduction du nucléaire conduisait mécaniquement à accroitre la dépendance gazière.

Dès 2017, on observait distinctement que la demande gazière mondiale augmentait significativement tandis que l’offre se tarissait par manque d’investissements. On savait donc que tôt ou tard cette rupture offre demande conduirait à une flambée des prix du gaz.

Compte tenu d’un marché européen de l’électricité très imbriqué, on savait pertinemment que l’accroissement des prix du gaz provoquerait par ricochet une flambée parallèle du prix du kWh calibré sur celui de la dernière source mise en œuvre.

Il était enfin évident que la bienveillance électoraliste (gouvernement Jospin en 1997, mandat Hollande 2012, mandat Macron 2017) de l’exécutif vis-à-vis de l’anti-nucléarisme vert conduirait à la dégradation progressive du parc nucléaire français dont l’arrêt de Superphénix, d’ASTRIDE et de Fessenheim ne sont que les parties émergées de l’Iceberg. En filigrane de la partie immergée se lit la destruction insidieuse d’une filière d’exception imaginée par le Général de Gaulle, mise en œuvre par Georges Pompidou et Valéry Giscard d’Estaing puis confirmée par François Mitterrand, Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy. En moins de dix ans, sous le poids insupportable d’un exécutif téléguidé par les tristes passions « Vertes », les compétences se sont évaporées et les vocations raréfiées. Ingénieurs, soudeurs ou autres tuyauteurs sont aujourd’hui devenus denrée très rare.

On peut donc lourdement reprocher au Président et à sa Première Ministre leur imprévoyance coupable en ayant programmé en 2018 la fermeture de 14 réacteurs nucléaires d’abord à l’horizon 2025 (repoussée ensuite à 2035). Une concession faite alors à un ministre vedette aujourd’hui disparu dans les ténèbres de l’oubli. Cette concession de plus n’est pas une spécificité française. Belges puis les Allemands se sont aussi régulièrement prostitués dans le passé pour les mêmes raisons obscures.

Pour qui veut vraiment l’entendre, le discours de Belfort du 12 février 2022 (relance du nucléaire avec grand carénage et construction potentielle de 14 EPR) présenté par le Président comme un « acte fondateur » n’est que l’aveu désolant d’une faillite énergétique annoncée. Mais, il s’agit aussi d’un virage caractéristique d’une hypocrisie totalement assumée. Car gouverner c’est aussi admettre ses erreurs et quitter dignement la scène.

Sur ce point, en reportant toute la responsabilité de la situation actuelle sur la crise ukrainienne et le patron d’EDF, le président ne souhaite pas amorcer l’ombre d’un « mea culpa ». Sans vergogne il nous explique que Fessenheim a été arrêté pour des raisons de sécurité, que le grand carénage avait été décidé dès le premier mandat et que la relance des « compétences nucléaires » était inscrite dans les tablettes. On aurait tellement aimé un mea culpa sincère en lieu et place de cette détestable hypocrisie.

Un mea culpa ne changerait certes rien à la corrosion des circuits de refroidissement des réacteurs ou aux retards quant à la construction des EPR.  Mais dans une société où la défiance envers le politique est totale, ce refus systématique de reconnaître ses erreurs s’avérera à terme dévastateur. Comment les Français accepteront-ils de réduire leur consommation d’énergie de 10% quand on sait que, dans ces 10% il y a 3% de gaz russe et 7% d’errements politiques.

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AUTEUR DE LA PUBLICATION

Philippe Charlez

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Ingénieur des Mines de l’École Polytechnique de Mons (Belgique) et Docteur en Physique de l’Institut de Physique du Globe de Paris. Expert internationalement reconnu en énergie, Charlez est l’auteur de plusieurs ouvrages sur la transition énergétique. Philippe Charlez enseigne à Science Po, Dauphine, l’INSEAD, Mines Paris Tech, l’ISSEP et le Centre International de Formation Européenne. Il est éditorialiste régulier pour Valeurs Actuelles, Contrepoints, Atlantico, Causeur et Opinion Internationale.