Venise et la gestion du tourisme de masse

AUTEUR DE LA PUBLICATION

Quentin Pakiry

author-avatar

Quentin est passionné par les voyages et le tourisme. Il s'intéresse à l'évolution de ce dernier dans la villes européennes les plus touristiques, dont Londres, Barcelone ou encore Venise.

Quentin Pakiry

La ville éternelle connaît depuis de nombreuses années, le problème particulièrement prégnant du tourisme de masse. Cela affecte la vie des habitants, le bien-être dans la ville aussi bien que la propreté ou la dégradation de l’environnement, qu’il soit urbain ou naturel. Certaines mesures ont déjà été prises à Venise pour lutter contre la surpopulation touristique et d’autres vont entrer en vigueur ou sont envisagées. Ce joyau est inscrit au Patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1987. À savoir, en été 2023, les experts de l’UNESCO ont recommandé que la ville soit inscrite sur la liste du patrimoine mondial en péril. Leur but était d’appeler les autorités locales à prendre plus de mesures concrètes pour protéger leur site. Qu’en est-il à ce sujet ?

Les chiffres du surtourisme à Venise

Plus de 120 000 touristes par jour en été pour moins de 50 000 habitants dans le centre, pour soit un total de 28 à 30 millions de visiteurs par an. La Sérénissime étouffe littéralement sous le poids de ses visiteurs. Au début des années cinquante, ce nombre n’était que de 50 000 par an ! À ce jour, nous sommes donc à environ un habitant pour 570 touristes. Cette augmentation exponentielle est lourde de conséquences. Le nombre de lits pour les touristes est très proche du nombre d’habitants (à peine un millier de moins). La cité de Marco Polo devient donc une sorte de gigantesque hôtel ou de musée à ciel ouvert et non plus vraiment une ville, dont les habitants partent massivement.

83 % des déchets produits sont issus du tourisme, ce qui représente une quantité très difficile à gérer. Pour financer le travail que cela implique, la ville a mis en place une taxe de séjour lorsque les visiteurs logent une nuit ou plus.

Les conséquences du tourisme de masse dans la cité des Doges

  • La ville se vide de ses habitants. Les prix des biens immobiliers sont en hausse constante, que ce soit à l’achat ou pour la location. En conséquence, de nombreuses personnes n’ont d’autre choix que de quitter leur lieu de vie. Pour se faire une idée concrète de ce problème loin d’être anodin, il faut savoir qu’il y a 60 ans, il y avait environ 150 000 âmes dans la ville. Contre 67 000 en 2016 et seulement 49 498 en novembre 2023 (selon le site com). Nombre de logements sont à présent utilisés pour les touristes. En 2008, il y avait 12 000 lits destinés à la location contre presque 50 000 en 2023.
  • Les commerces de base et de proximité disparaissent au profit de magasins de souvenirs.
  • Les navires de croisière, abordant dans une lagune peu profonde (un milieu naturel instable et fragile) provoquent d’énormes dégâts. Par ailleurs, ils émettent quantité de particules fines polluant l’atmosphère. Leurs moteurs continuent à tourner même à quai, afin de fournir l’électricité nécessaire aux services à bord.
  • Certaines personnes, en voyage, ne se comportent pas comme elles le feraient en temps normal. Cela génère quantité de déchets et de nettoyage à assurer, ce qui est normal, mais là aussi, le surtourisme entraîne tout simplement trop de travail pour la municipalité.
  • Les transports locaux, en bateau sur voie navigable (les vaporettos), l’équivalent des bus ou tramways dans d’autres villes, sont toujours pleins. Faire ses courses ou se déplacer devient une gageure.
  • Les lieux prisés des touristes (la place Saint-Marc, le Rialto, le Palais des Doges…) reçoivent une telle foule de visiteurs qu’ils peuvent en devenir difficiles à apprécier et se dégradent.

Mesures concrètes contre le tourisme de masse

Il existe plusieurs méthodes pour réguler le flot touristique, ou le gérer de la manière la plus harmonieuse possible. Certaines sont dites « dures », avec installation d’infrastructures ou de modes de fonctionnement visant à empêcher physiquement les touristes d’être trop nombreux ou d’adopter certains comportements. D’autres sont dites « douces » et, au moyen d’outils informatifs et marketing, visent à changer le comportement du visiteur.

Exemples de mesures « dures » :

  • Interdiction d’entrée dans le port des plus gros navires de croisière, évitant ainsi près de 50 000 tonnes de déchets par an et un impact certain sur la lagune ainsi que sur la qualité de l’air.
  • Limitation du nombre de personnes autorisées à l’intérieur d’un bâtiment (comme la basilique Saint-Marc).
  • Lors du carnaval, instauration d’un nombre limité à 20 000 personnes autorisées, chaque jour, à accéder à la place Saint-Marc.
  • Limiter drastiquement le nombre de visiteurs dans le centre historique certains jours, en plaçant des portiques qui se ferment à partir d’un nombre de personnes, obligeant les touristes à passer par un autre chemin.

Exemples de mesures « douces » :

  • Création d’une carte Venezia Unica City Pass. Elle permet aux visiteurs de regrouper de nombreux services à un prix promotionnel. Cette approche aide à réduire la congestion aux points de vente et d’information. Elle facilite la découverte de lieux et de services moins connus ou fréquentés, et favorise une meilleure répartition des touristes dans la ville.
  • Campagne d’information sur la qualité de l’eau du robinet et les nombreuses fontaines afin de diminuer la quantité de bouteilles en plastique (261 tonnes par mois).

Nouvelle taxe pour les excursionnistes d’un jour

Il existe une différence entre les touristes qui logent pour une nuit ou plus et ceux qui viennent pour une seule journée. Dans ce dernier cas, la ville profite moins de leur présence et ils ne participent pas aux frais, car ils ne paient pas la taxe de séjour. Aussi, à partir de 2024 et à titre d’essai, une taxe de 5 € sera mise en place pour les visiteurs à la journée. Payable en ligne, le maire garantit que le système sera simple à utiliser, et ne sera en vigueur que 30 jours sur l’année. Certains jours d’été, ou longs week-ends (avec pont), voient en effet un bien trop grand nombre de personnes choisir Venise comme destination. Avec cette mesure, les autorités espèrent dissuader certains touristes de venir ces jours-là.

Venise en danger

La cité des Doges est en péril. De nombreuses menaces pèsent sur la ville et sa lagune. Les conséquences du réchauffement climatique se font déjà ressentir et ne peuvent qu’empirer. En 2019, une marée haute exceptionnelle (l’acqua alta du 23 décembre) accompagnée de vents de plus de 100 km/h a provoqué inondations et dégâts conséquents. La montée des eaux liée au réchauffement est, pour Venise, une question vraiment cruciale. Les fondations des édifices sont fragilisées par les marées plus importantes qu’autrefois, et certains se sont déjà écroulés. En 2021, des scientifiques ont annoncé que la ville risquait, d’ici 2100, d’être détruite. Non pas d’être engloutie comme l’Atlantide, mais de s’effondrer sur elle-même. Le tourisme de masse n’est donc pas la seule et unique source de danger pour la cité.

Manque de mesures prises

Par rapport à ces menaces bien réelles, les autorités ne réagissent pas assez, selon le Centre du patrimoine mondial. Ce qui met en danger les caractéristiques mêmes qui ont permis à Venise d’être inscrite sur la liste du patrimoine mondial. Par ailleurs, en plus des menaces déjà évoquées, de nouveaux projets de développement urbain pourraient encore aggraver la situation. Cela semble une hérésie au vu de la situation. La recommandation d’inscription sur la liste du patrimoine en péril aurait été infamante pour les autorités. Elle a été faite dans un contexte où, depuis des années, la ville reporte la prise de mesures drastiques contre le tourisme de masse. Il est vrai que les mesures prises peuvent sembler bien légères et que la ville reste livrée aux hordes de visiteurs… De toute évidence ce qui est en place aujourd’hui est très insuffisant. L’instauration de la taxe de 5 € pour les excursions, décidée deux jours avant le vote du comité du Patrimoine mondial, aura évité la fameuse inscription, pour le moment. Mais elle semble loin de régler le problème.

À Barcelone, au parc Güell et à proximité, la situation était très semblable : beaucoup trop de visiteurs, des lieux qui se dégradaient, des bus bondés … Les mesures sont claires : portiques à l’entrée et réservation obligatoire pour limiter le nombre de personnes. La situation s’est nettement améliorée. Ce type de solution semble être la seule réellement efficace.

« La poursuite du développement (de Venise), les impacts du changement climatique et le tourisme de masse menacent de causer des changements irréversibles à la valeur universelle exceptionnelle du bien » pour citer les experts de l’UNESCO. Face à cette réalité, on ne peut que souhaiter que des mesures réellement efficaces et contraignantes soient prises sans attendre pour protéger ce joyau du patrimoine mondial de l’humanité.

Le tourisme de masse, réel danger pour Venise, doit évoluer vers un tourisme durable, seule formule  envisageable pour qu’il soit encore possible de voyager à l’avenir.

Pour plus d’informations : bonjourvenise.fr

AUTEUR DE LA PUBLICATION

Quentin Pakiry

author-avatar

Quentin est passionné par les voyages et le tourisme. Il s'intéresse à l'évolution de ce dernier dans la villes européennes les plus touristiques, dont Londres, Barcelone ou encore Venise.