L’épopée économique de l’humanité – Les soubresauts de l’Empire romain

L’empire romain connaît des troubles qui vont perturber son emprise économique. Certains sursauts économiques vont toutefois avoir lieu.

La crise du IIIe siècle

Cette crise a des conséquences incalculables pour l’Empire qui en sort ruiné.

Les barbares ont ravagé les provinces qu’ils ont traversées. Beaucoup de paysans ont fui leurs champs. Le brigandage est devenu endémique. Le commerce est arrêté.

Dans le même temps, les dépenses publiques se sont envolées. Bien qu’écrasants, les impôts n’ont pas suffi à les couvrir et on a eu recours à toutes sortes de manipulations monétaires qui ont provoqué l’envolée des prix.

Les œuvres de bienfaisance qui vivaient de rentes foncières ont été ruinées, ce qui a contribué au déclin de la religion traditionnelle.

Les institutions se sont effondrées, en particulier le Sénat qui a perdu presque toutes ses prérogatives.

À la faveur des troubles, beaucoup d’esclaves ont accédé au statut d’affranchis.

Le pouvoir impérial a été sévèrement ébranlé. Les premières invasions du IIIe siècle ont montré que le limes était vulnérable. Les villes se barricadent et rétrécissent, enfermées entre des murailles le plus souvent construites à la hâte. Elles prennent un caractère maussade de place forte. Malgré la présence d’ateliers artisanaux, elles ne sont pas des lieux importants de production, et leur rôle commercial se réduit.

En Orient, les Perses sassanides ont succédé aux Parthes comme ennemis de Rome. En 260, fait sans précédent, leur roi Sapor 1er bat l’empereur Valérien près d’Édesse et le capture, ainsi que 70 000 de ses hommes. Les Romains, y compris l’empereur, seront réduits en esclavage dans des conditions épouvantables. Sur le Rhin et le Danube, les Barbares se font plus que jamais menaçants. On en vient même à payer un tribut aux Goths des régions danubiennes.

Désertées par leurs habitants qui ne supportent pas plus les impôts que la conscription et les exactions des combattants, les régions frontalières deviennent de plus en plus difficiles à défendre.

En 270, Aurélien, un fils de paysan d’origine illyrienne, devient empereur. Il parvient à redresser la situation et rétablit l’autorité de Rome sur l’Occident. Il se résigne à évacuer en 275 la région située entre le Rhin et le Danube et à abandonner la Dacie aux Goths. Il est assassiné en 275, victime de la peur que sa sévérité inspirait à son entourage.

Mais sous son règne une réponse originale est trouvée pour la défense du limes. On établit à sa proximité des prisonniers germains, à charge pour eux de défendre le territoire contre les autres Germains. Ces colons d’un nouveau genre qui se sont souvent unis à des esclaves gallo-romaines sont qualifiés de « lètes », d’après un mot germanique qui désigne des paysans astreints à payer un tribut, dans un statut intermédiaire entre ceux d’esclave et d’homme libre.

Cette colonisation contribue à la germanisation des régions rhénanes. Elle va aussi se révéler relativement efficace pendant le cours du IVe siècle en empêchant de fait les incursions guerrières des Germains d’outre-Rhin.

Le sursaut du Bas-Empire

L’accession au pouvoir de Dioclétien en 284 marque le début du Bas-Empire et le retour à une certaine sécurité.

S’inscrivant dans la lignée des empereurs illyriens, ce soldat né en Dalmatie s’est élevé de grade en grade jusqu’aux honneurs suprêmes. Toute sa politique est subordonnée à un seul impératif, expulser les barbares. Les Goths du Danube sont soumis en 295, et la paix de Nisibe imposée aux Perses en 297 les contraint à livrer l’Ibérie et l’Arménie.

Pour assurer à l’État les revenus plus importants dont il a impérativement besoin, le système fiscal est réorganisé et durci.

Les cités sont mises à contribution de façon de plus en plus pesante. Les contribuables qui ne paient pas sont jetés en prison, frappés de verges, vendus comme esclaves et même condamnés à mort sous Valentinien 1er.

Les notables locaux, membres des curies municipales, sont réputés collectivement responsables de la collecte des impôts. Désormais attachés à leurs fonctions par l’hérédité, ils ne peuvent plus s’en délivrer, pas plus que leurs descendants.

Toujours pour des raisons fiscales, l’État décide aussi de contrôler plus étroitement les activités commerciales et industrielles en les organisant en corporations.

On s’achemine vers un système de castes enfermant chacun dans sa fonction pour mieux le taxer. On tend vers la fixité héréditaire des conditions humaines, on pousse toujours plus avant les contraintes bureaucratiques, et on passe à l’économie une camisole de force qui la paralyse.

L’État se renforce au détriment de l’économie

Pour enrayer la hausse ruineuse des prix, l’édit du maximum fixe en 301 un prix plafond au-delà duquel il est interdit de vendre, ce qui à court terme freine le processus.

Avec les succès militaires, les mesures prises ont permis de stabiliser la situation économique que stimule par ailleurs l’afflux de métaux précieux venus de Perse, d’Inde ou d’Ethiopie.

La fabrication de la monnaie qui était tombée dans les mains d’officines peu scrupuleuses redevient une prérogative de l’État. Fin 294, Dioclétien est en mesure de faire frapper un auréus pesant 5,45 g d’or soit 1/60e de livre. Cette pièce est émise en grande quantité mais sa valeur ne cesse de s’apprécier par rapport à celle des monnaies d’argent et de bronze qui se déprécient continuellement du fait de la hausse des prix.

Selon un principe bien connu, « la mauvaise monnaie chasse la bonne »1. Les pièces d’or ne circulent pas suffisamment pour soutenir l’économie, car elle sont thésaurisées et peu à peu retirées du circuit économique2. La monnaie d’or devient une sorte de mini-lingot, valeur refuge variant au gré de l’offre et de la demande33. En 301, une des mesures de l’édit du maximum fixe le prix de la livre d’or monnayé à 72 000 deniers, le denier n’étant plus qu’une unité de compte. L’aureus passe de 833 à 1000 deniers, mais cette mesure autoritaire n’arrête aucunement la fluctuation de sa valeur 5 .

L’accroissement des impôts et le recensement général des propriétés foncières ont redonné à l’État la solidité financière qui lui manquait. Mais ils sont aussi de nature à scléroser plus encore une économie de plus en plus administrée et soumise à des tensions politiques qui en troublent le fonctionnement.

Le règne de Constantin et le lancement du solidus

Après le retrait de Dioclétien en 305, éclate une guerre civile qui met fin à la tétrarchie.

Constantin, vainqueur en 312 de Maxence à la bataille du Pont Milvius s’impose comme le seul maitre de l’Occident. Alors que sévit toujours l’inflation, il dévalue la monnaie et introduit le solidus. Son poids d’or est réduit à 4,54 g soit 1/72e de livre6. Cette pièce dont le nom sera déformé en sol et sou fonde un système monétaire qui perdurera jusqu’au XIe siècle dans l’Empire d’Orient.

Son émission est alimentée en 324 par la capture du trésor de guerre de Licinius qui contrôlait la partie orientale de l’Empire puis, sept ans plus tard, par la confiscation des considérables stocks d’or thésaurisés depuis plusieurs siècles dans les temples païens.

Pour financer la ruineuse construction de sa nouvelle capitale, Constantin lève également de nouveaux impôts payables en or, tels que le chrysargire (« or et argent ») perçu tous les quatre ans auprès des commerçants et artisans. Sous son règne le solidus devient l’unité de compte en usage dans l’ensemble de l’Empire et l’instrument principal de paiement des taxes. L’introduction de cette nouvelle monnaie de bon aloi, dont la pureté et le poids sont étroitement surveillés par les ateliers émetteurs, permet de créer un climat de confiance propice au commerce.

Les grandes métropoles retrouvent un certain dynamisme. Mais la réforme monétaire ne met pas un terme à l’inflation. Elle se solde également par une aggravation de l’inégalité entre les riches et les pauvres qui n’ont accès qu’à des monnaies de billon en bronze ou en cuivre dont le pouvoir d’achat ne cesse de se déprécier. Aux plus riches en revanche, l’or sert de valeur refuge. Il est thésaurisé par les puissants du moment dont les descendants formeront sous les mérovingiens la noblesse franque.

Un empire fracturé

Au plan politique, l’unité de l’Empire est rétablie en 325, mais sa capitale est désormais Byzance rebaptisée Constantinople. Sa fondation marque la fin de la primauté romaine et le déplacement du centre de gravité de l’ensemble vers l’Orient.

La même année, l’Empereur qui souhaite que soit donnée au christianisme une ligne directrice réunit à Nicée le premier concile œcuménique de l’histoire. Une organisation religieuse double désormais l’organisation administrative, et l’évêque devient un agent politique doté de réelles prérogatives.

En moins de vingt années l’Église est passée de la persécution au statut de colonne vertébrale de la nouvelle organisation sociale qui se met en place. La conversion de l’Empereur l’a introduite dans l’ordre ancien. Elle va pouvoir y agir comme un germe de destruction progressive et mener à son terme la rupture avec la tradition romaine. C’est le début d’une ère nouvelle riche de perspectives pour le christianisme, mais qui sera fatale à l’Empire d’Occident.

Les sociétés qu’il abrite sont désormais infiltrées par les chrétiens qui ont pour objectif de convertir et non de conquérir, par les barbares qui se jouent des frontières, et par les esclaves qui, à la faveur des troubles, s’affranchissent en grand nombre.

  1. Loi dite de Gresham du nom d’un auteur mercantiliste du XVIe siècle de notre ère ↩
  2. Georges Depeyrot, La monnaie romaine : 211 av. J.-C. – 476 apr. J.-C., Paris, Éditions Errance, 212p, page 97 ↩
  3. Opus cité, page 165 ↩
  4. Opus cité, page 165 ↩
  5. Idem, page 167 ↩
  6. Idem, page 167 ↩

Publié sur contrepoints.org

AUTEUR DE LA PUBLICATION

Pierre Robert

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Agrégé de sciences économiques et sociales, professeur de chaire supérieure, il a enseigné l’économie, la sociologie et l’histoire en classes préparatoires au lycée Franklin à Paris ainsi que l’histoire de la pensée économique à l’université de Versailles Saint Quentin en Yvelines. Il est également l’auteur de deux ouvrages publiés par les éditions Pearson et le créateur du site hecosphere.com dont l’ambition est de faciliter l’accès de tous à la culture économique. Il a publié en 2019 "Fâché comme un Français avec l'économie" (éditions Larousse).

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