Conflit ukrainien, le piège économique européen

Philippe Alezard

A la fin du mois de février 2020, le monde redécouvrait le spectre lointain et oublié des pandémies qui avaient décimé tant de populations dans l’histoire de l’humanité. Deux ans plus tard, une autre plaie oubliée s’abat sur le continent européen, la guerre.

Dans les deux cas, afin de lutter contre ces fléaux, l’arme économique et financière est de sortie. Une première arme commune à ces deux épisodes malheureux, l’argent magique et les taux négatifs, un autre virus qui a infecté les banques centrales depuis des années et dont on ne s’est jamais débarrassé, à laquelle on associe une seconde arme, les sanctions économiques et financières, contre l’agresseur, la Russie, dans le second cas.

Une première salve de sanctions a été prise, rapidement et avec un étonnant consensus en Europe. D’ordre essentiellement financières, ces sanctions ont concerné le blocage des opérations de la banque centrale russe afin de « geler » son stock de devises, la sortie du système SWIFT de certaines banques commerciales, l’arrêt des investissements étrangers sur le territoire russe, la fermeture de certaines enseignes, le retrait de plateformes de média.

La seconde salve intervient le 8 mars. Pressé par son congrès, le président Biden, annonce l’embargo américain sur le gaz et le pétrole russe. Objectif, geler cette fois le flux de devises. Plus aucun tanker et méthanier ne pourront accoster dans un port américain. Pour les méthanier cela ne changera rien, l’oncle Sam n’important pas de gaz russe. Cette arme économique ultime aura un impact mineur chez le premier producteur mondial de pétrole et de gaz. Selon la US Energy Information Administration[1], les importations américaines représentent une moyenne de 700 000 barils /jours. C’est 3% de la consommation américaine.  L’histoire est bien différente de l’autre côté de l’atlantique. Ce n’est pas 3% et 0% que représentent les importations d’hydrocarbures russes, mais 40% pour le gaz et 30% pour le pétrole. Un flux journalier moyen d’environ 600 millions d’euros/jour.

Du fait de leur mix énergétique, l’Allemagne et l’Italie sont les plus gros importateurs de gaz en Europe[2] et respectivement les troisièmes et quatrièmes du monde devancés seulement par la Chine et le Japon. La moitié de ces importations provient de Russie pour l’Italie et plus de 60% pour l’Allemagne. Pour la Finlande, la république Tchèque, l’Autriche et d’autres pays de l’Est la dépendance au gaz et au pétrole russe est de 100%. On comprendra bien que malgré les agitations de certains, un embargo sur ces importations russes est tout simplement impossible. Quand bien même nous voudrions nous y contraindre, l’alternative n’existe pas.

La Norvège, deuxième fournisseur de gaz de l’Europe derrière la Russie est au maximum de ses capacités de production. L’Algérie qui pourrait fortement augmenter les siennes ne dispose pas des infrastructures de livraison. Le gazoduc entre l’Espagne et la France, déclaré, un temps, d’utilité publique, fut abandonné pour des raisons idéologiques. Le gaz liquéfié ? L’Allemagne ne dispose même pas d’un seul terminal méthanier. C’est 4 à 5 ans pour en construire. D’autres solution plus exotiques pourraient voir le jour mais à un horizon plus lointain.

Concernant le pétrole la situation sur le court terme est assez similaire à celle du gaz. La Russie produit 11% du pétrole mondial et en exporte un peu plus de 6%, correspondant à 7 millions de barils/jour. La Chine continuera d’acheter ses 1,6 millions de barils/jours et pourra même augmenter ses achats à moindre coût, mais il resterait néanmoins à trouver environ 5 millions de barils/jour à consommation constante. Bien que Vladimir Poutine a réussi le double exploit de faire renouer le dialogue entre, d’une part, les États-Unis et le Venezuela, et de l’autre avec l’Iran,  trouver 5 millions de barils/jour tient de la gageure. Les sanctions économiques américaines à l’encontre de ces pays ont bien impacté l’outil productif et l’ami Saoudien n’est pas pressé d’augmenter sa production tant le prix actuel du baril lui convient. Le Nigeria, l’Iraq et la Lybie ne sont pas en capacité et de plus il faudrait adapter les raffineries à la qualité de leur pétrole.

Nous comprenons bien que le choc et le risque sont totalement asymétriques entre les États-Unis et l’Europe.  Au-delà des importations d’énergie, l’Europe est le premier partenaire commercial de la Russie[3]. 37 % des importations russes de produits finis proviennent  d’Europe. L’Europe est également le premier investisseur étranger en Russie, avec plus de 311 milliards d’euros d’investissement direct en 2019. La France est le premier employeur étranger avec plus de 500 filiales sur le territoire pour 160 000 employés, les entreprises françaises ont exporté plus de 5,2 milliards € et investi 17 milliards de dollars[4]. Ces chiffres sont à mettre en regard avec ceux de la première puissance économique du monde. Selon le bureau du US trade representative[5] les investissements directs américains en Russie ont été en 2019 de 14 milliards de USD.

Sur le court terme le grand gagnant de ce conflit sera les États-Unis. Eux sont tout à fait prêts à livrer la lointaine Europe en pétrole et en gaz, l’augmentation des prix va doper tout le secteur de l’industrie pétrolière et comme nous venons de voir ci-dessus, leur activité commerciale avec le belligérant russe est négligeable.

Cette asymétrie va également se retrouver dans l’inflation et dans la gestion des politiques monétaires. Le pétrole a un cours mondial dont l’augmentation du baril touchera le citoyen américain comme l’européen. Cependant les États-Unis sont exportateurs net de pétrole avec plus 3,3 millions de Barils/jours, ce qui n’est pas négligeable pour la balance des paiements. Coté gaz naturel, les américains sont, là aussi, indépendants et exportateurs. Mais le prix n’est pas mondial. Les américains bénéficient de leur propre prix, autour de 4 dollars le MBtu[6] contre 80 dollars le Mbtu à Rotterdam. L’impact sur les marges des entreprises très consommatrices de gaz, agroalimentaire, pharmacie, chimie, sidérurgie entres autres, est et sera colossal.

Après nous avoir expliqué pendant des mois que l’inflation était transitoire, les banques centrales se trouvent face à un dilemme cornélien. L’inflation, ou l’augmentation des prix pour être plus exacte, côté européen, qui n’était en rien transitoire, est maintenant littéralement en train d’exploser.  Le cours de toutes les matières premières atteint des sommets historiques jamais cotés. Certains métaux ou gaz, dont la Russie et l’Ukraine sont les principaux producteurs mondiaux, comme le palladium, indispensable à l’industrie auto, le titane pour l’aéronautique, le néon pour les semi-conducteurs, vont venir ajouter à la pénurie actuelle. Il en est de même pour les engrais pour l’agriculture.

Les projections d’inflation sur la base des cours actuels des matières premières s’élèvent à 8-9% en Europe. Les négociations salariales qui ont pris fin en France se sont conclues sur une hausse moyenne de 2,5%. Les pertes de pouvoir d’achat vont être dramatiques. On se dirige tout droit, notamment en France, vers un nouveau quoi qu’il en coûte afin d’éviter une crise sociale. L’épargnant allemand appréciera également des taux réels autour de -9%.

Le premier quoi qu’il en coûte avait été relativement neutre en matière de change et de dette car il avait été rendu nécessaire sur tout le globe. Une pandémie est par définition un choc symétrique. Mais peut-on encore monétiser la dette européenne dans un cadre économique asymétrique ? Les États-Unis sont dans un cycle, qui va certes ralentir, mais permettant à Jerome Powell de continuer sa route vers une politique monétaire plus « conventionnelle ». Les hausses de taux annoncées auront bien lieu. Seul leur nombre reste à définir, entre quatre et six, et la première hausse de 25 points de base devrait intervenir très probablement dès ce mois de mars.

Pour contrer une probable inversion de la courbe des taux, la réduction de la taille du bilan de la FED sera inéluctable et va mécaniquement réduire la masse de dollars en circulation.

Du côté de la BCE, la hausse des taux qui n’était déjà pas d’actualité ne le sera toujours pas. C’est vrai que celle-ci ne serait pas vraiment efficace contre l’inflation importée. Elle n’aura, par conséquent, d’autre choix que d’intervenir à nouveau pour aider les gouvernements, français en tête, à amortir le choc économique à venir.  Le risque se portera alors sur l’Euro. L’asymétrie monétaire entre USA et Europe sera totale. Coté Washington diminution du bilan et augmentation des taux et coté Francfort augmentation du bilan et taux négatifs. L’impact sur l’Euro sera non négligeable.  Cette chute de l’euro viendra accentuer l’inflation importée et par voie de conséquence augmentera le risque de dégradation de l’économie européenne. L’inquiétante stagflation nous guette.

L’Europe va payer à prix fort les atermoiements décennaux  de sa politique énergétique, entre autre son rejet du nucléaire. Autre dégât collatéral de cette guerre, le climat. L’Allemagne, déjà le septième consommateur mondial de charbon va augmenter ses importations et explorations. Idem pour l’Italie et la Pologne. Selon la banque mondiale[7] ces trois pays émettent à eux seuls 50% des émissions de CO2 de l’Europe des 27. Les fameux gaz et pétroles de schiste, dont l’obscurantisme et le clientélisme politique européen a interdit ne serait-ce que le débat, malgré la recommandation de nombre d’académies des sciences[8], vont maintenant traverser l’atlantique en bateaux depuis les États-Unis. Il n’y aura malheureusement pas d’autres choix à court terme sauf à faire entrer l’Europe dans une double crise d’hyper inflation et de rationnement.

En attendant la situation humanitaire en Ukraine est désastreuse. Le tour du peuple russe viendra, subissant de plein fouet les effets des sanctions occidentales. Depuis le début du conflit, la monnaie russe est passée de 89 roubles pour 1 euro à 150, soit 70% de dévaluation. La probabilité de défaut de l’état russe est proche de 1. Toutes les enseignes occidentales ont ou vont fermer. C’est un retour trente ans en arrière qui leur est promis.  Par ailleurs une crise alimentaire est très probable dans les pays en voie de développement. En 2010 le printemps arabe démarrait par des manifestations contre le prix des denrées alimentaires.

L’effet de souffle de cette sale guerre n’a pas encore fini de se propager.

Y aura-t-il un monde d’après ? Nous devions déjà avoir un monde d’après Covid, il n’en fut rien. Mais s’il devait y en avoir un, géopolitiquement, il y aurait une ligne de partage entre les démocraties, même fragilisées, d’un côté et les autocraties de l’autre. Avec une Chine toujours plus puissante, une Russie probablement affaiblie et toute entière dans la gueule chinoise et Taiwan, peut-être, la prochaine Ukraine, une fois le problème des semi-conducteurs résolus. L’Europe si elle veut compter devra y trouver une place prépondérante.

Les visions messianiques de Poutine mais également d’Erdogan à vouloir retrouver les frontières de la grande Russie de Catherine II d’une part, ou de l’empire Ottoman de Soliman le Magnifique d’autre part, devrait forcer  l’Europe à trouver les clés pour réduire ses différentes vulnérabilités  et trancher ses points de doctrine.

Sur la souveraineté en matière de défense, un premier pas a été franchi avec le changement de référentiel allemand en matière de politique militaire. D’autres pays suivront, la Pologne, la Suède la République Tchèque. Encore faudrait-il que cela profite économiquement à l’industrie d’armement européenne actuelle et à construire. On notera avec ironie, que les investissements dans ce secteur étaient bannis des critères ESG et RSI et que d’un coup tout ceci n’a plus d’importance.

L’Europe devra reprendre la maitrise sur le numérique, le stockage des données, les processeurs, la 5G, tous ces domaines étant entre les mains américaines et asiatiques.

La diversification énergétique tant dans les sources d’approvisionnement que dans les produits, méthanisation, hydrogène vert, nucléaire et autres, devront quitter le domaine des dogmes idéologiques pour retrouver celui de la raison et de la science.

Souhaitons, qu’une fois l’émotion redescendue, tous ces sujets ne restent pas au stade du vœux pieux. Vladimir Poutine nous a démontré qu’il ne faut jamais baisser la garde, et nos alliés américains, que nous devrons de plus en plus ne compter que sur nous-même. Faisons nôtres les mots de Jean Monnet « l’Europe se construira dans les crises et elle sera la somme des solutions apportées à ces crises ».

[1] https://www.eia.gov/dnav/pet/pet_move_neti_a_EP00_IMN_mbblpd_m.htm

[2] https://ec.europa.eu/eurostat/databrowser/view/nrg_ti_gas/default/table?lang=en

[3] https://ec.europa.eu/trade/policy/countries-and-regions/countries/russia/#:~:text=The%20EU%20is%20the%20largest,estimated%20at%20%E2%82%AC136%20billion.

[4] https://www.tresor.economie.gouv.fr/Pays/RU/les-relations-commerciales-bilaterales-franco-russes-juin-2018

[5] https://ustr.gov/countries-regions/europe-middle-east/russia-and-eurasia/russia#:~:text=U.S.%20foreign%20direct%20investment%20(FDI,%2C%20down%201.9%25%20from%202018.

[6] Million de British Thermal Unit = 0,036 m3

[7] https://donnees.banquemondiale.org/indicator/EN.ATM.CO2E.KT?locations=EU

[8] https://www.academie-sciences.fr/pdf/rapport/avis151113.pdf

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AUTEUR DE LA PUBLICATION

Philippe Alezard

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Ingénieur Télécom et ancien élève de l'Institut de Haute Finance, il est le Président de Fipal, société de trading de produits dérivés indiciels. Fipal développe sa propre technique et ses propres outils pour élaborer des stratégies financières, sur bases de contrats futures et options, prenant en compte les trois dimensions fondamentales de la finance de marché, le prix, la volatilité et le temps.