Que faire de nos universités?

C’est peu dire que la récente contestation universitaire n’aura pas contribué à redorer l’image de l’institution auprès des Français. Les scènes de locaux vandalisés et quelques stupéfiantes prises de parole des représentants du mouvement auront accru l’incompréhension de la plupart de nos concitoyens à l’égard de la faculté autrefois respectée. « Que faire des universités ? » se demandait le philosophe Alain Renaut en 2002 ; une question plus actuelle que jamais. L’introduction de prérequis qui revient, ayons le courage de la dire, à sélectionner les étudiants, est un premier pas nécessaire. Mais il faudra aller plus loin pour sauver les universités.

Née des anciennes écoles cathédrales formant les clercs à la fin du XIIe siècle en Europe, l’Universitas magistrorum adque scholarium est initialement une corporation de maîtres et d’élèves. Dès cette époque, son indépendance face au pouvoir royal et à la papauté éveille les critiques. La Révolution française la jugeant trop peu contrôlable développera le système parallèle des grandes écoles. C’est la blessure majeure dont notre Université ne s’est toujours pas relevée : elle a perdu simultanément le rôle de formation des élites et celui de centre intellectuel en connexion avec le pouvoir. L’Université s’est alors trouvée écartelée entre deux objectifs : la transmission du savoir et la professionnalisation.

La massification accomplie à marche forcée a rendu leur atteinte d’autant plus difficile. En 1938, on comptait 60 000 étudiants inscrits à l’université française. Ils étaient 300 000 en 1968. A présent, ils sont plus de 1,6 million. Cet afflux d’étudiants s’est traduit par le développement d’une sélection par l’échec particulièrement hypocrite. 30 % des étudiants de premier cycle sortent sans diplôme. Notre taux de réussite sur l’ensemble des cursus est trois fois moins élevé que dans les pays comparables. Jamais la tension entre les deux missions de l’université, transmettre les savoirs d’une part et préparer à un métier d’autre part, n’ont été aussi fortes. Alors qu’un tiers environ des étudiants sont concentrés dans les filières de sciences humaines et sociales, dont les débouchés sont hélas rares, les filières professionnalisantes telles que le droit ou la médecine, qui représentaient 60 % des effectifs en 1945, n’en représentent désormais que moins d’un cinquième.

Nouvelle économie. Sommes-nous donc dans l’impasse ? Pas si l’on considère que la nouvelle économie appelle précisément à surmonter l’opposition entre savoirs théoriques et pratiques. Face en particulier à l’intelligence artificielle, la véritable formation professionnelle passera demain plus que jamais par la capacité à mettre les savoirs en relation, à prendre du recul et à être créatifs. Autant de compétences qui nécessitent une connaissance des anciens « arts libéraux », qui correspondent à peu près aujourd’hui aux lettres et sciences humaines. C’est l’opportunité pour l’Université de retrouver le rôle central dans la société qu’elle a perdu il y a deux siècles. Elle doit se réformer en profondeur pour devenir un lieu de transmission des savoirs qui ne sacrifie plus l’exigence au profit d’une multiplication démagogique de diplômes dévalorisés achetant la paix sociale.

En modernisant ses façons d’enseigner, elle pourrait devenir un « coach » d’apprentissage aidant l’étudiant à se construire un parcours personnalisé bien loin des cursus en silo qui prévalent encore. Et surtout, l’Université pourrait s’affirmer comme un lieu irremplaçable d’ébullition intellectuelle capable de penser la société de demain.


Publié dans l’Opinion

AUTEUR DE LA PUBLICATION

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