L’épopée économique de l’humanité – L’Occident se reconfigure

AUTEUR DE LA PUBLICATION

Pierre Robert

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Agrégé de sciences économiques et sociales, professeur de chaire supérieure, il a enseigné l’économie, la sociologie et l’histoire en classes préparatoires au lycée Franklin à Paris ainsi que l’histoire de la pensée économique à l’université de Versailles Saint Quentin en Yvelines. Il est également l’auteur de deux ouvrages publiés par les éditions Pearson et le créateur du site hecosphere.com dont l’ambition est de faciliter l’accès de tous à la culture économique. Il a publié en 2019 "Fâché comme un Français avec l'économie" (éditions Larousse).

Pierre Robert
Le triomphe de l’Église à la fin de l’Empire a donc joué sur l’activité économique un rôle de frein plus que d’accélérateur.

La mise en place d’une nouvelle donne économique

« Les débris de l’édifice bâti sous le Bas-Empire ont fourni les matériaux les plus solides pour la reconstruction »1. Avec Dioclétien puis Constantin, les bases d’une organisation qui pourra survivre à la ruine de l’Empire ont effectivement été mises en place.

Cette armature politique, économique et sociale accompagnera l’absorption des barbares, facilitera la christianisation de la société et servira de matrice aux structures de l’économie féodale. À cet égard, deux institutions héritées du Bas-Empire ont joué un rôle essentiel en servant de base à la reconstruction ultérieure : la « villa » et l’Église.

Il faut y ajouter la persistance d’un ordre monétaire qui a permis de maintenir un minimum d’échanges commerciaux entre les puissances en lutte autour de la Méditerranée, et au sein de chacune d’elles.

Un ordre monétaire durable

Issu de la réforme monétaire initiée par Constantin en 310 le solidus restera le pivot du système monétaire byzantin pendant dix siècles.

Pesant toujours 4,5 grammes d’or, il servira longtemps de monnaie d’échange autour de la Méditerranée, jusqu’à ce qu’il soit concurrencé par le dirham arabe, puis par les devises des républiques italiennes de Venise, Gênes et Pise.

Ses deux principales subdivisions, le semisis (ou demi-solidus) et surtout le triens (ou tiers de solidus) plus accessibles aux agents, ont permis à l’or de continuer à se diffuser dans les circuits économiques et de maintenir des relations commerciales, même très réduites à certaines époques, entre l’Occident et l’Orient. Ces deux pièces seront frappées jusqu’à la fin du IXe siècle.

Un désir accru de protection

Le grand domaine ou « villa » est la cellule autour de laquelle s’ordonne une économie qui se recentre sur l’agriculture et fixe les paysans au sol au prix de leur indépendance.

Ce régime domanial est né de la conjonction d’une évolution spontanée et de mesures autoritaires prises par l’administration impériale.

Au IVe siècle, après les tragiques désordres du siècle précédent, les petits exploitants sont en proie à l’insécurité, aux troubles provoqués par les « rôdeurs de celliers », et aux exigences du fisc.

Ils réagissent en se liant aux grands propriétaires par un contrat de précariat qui transfère à ces derniers la propriété de la terre. En échange, ils obtiennent leur protection et la jouissance d’une terre plus étendue que celle qu’ils ont apportée.

Des villages entiers d’exploitants jusqu’alors libres sont de ce fait incorporés dans des grands domaines et se forme en regard une nouvelle classe, celle des puissants ou « potentes ».

Pour ceux qui n’ont plus de terre, il y a le colonat auquel les empereurs ont recours depuis longtemps pour mettre en valeur leurs immenses possessions nord-africaines productrices d’huile d’olive et de céréales.

Le colon est un fermier à demeure qui met en valeur les terres de son maître. Sous le Bas-Empire, son statut se généralise pour cultiver des terres encore inexploitées ou tombées en friches du fait de l’insécurité générale. La condition de colon est endossée par des petits propriétaires endettés et par des affranchis. Sont également concernés des barbares qui se sont installés en qualité de fédérés sur des terres qui leur ont été concédées.

Dans sa correspondance, Sidoine Apollinaire2, qui fut Préfet de Rome et évêque de Clermont se plaint du voisinage de ces grossiers Wisigoths à la chevelure graissée de beurre. Sa remarque indique que les peuples germaniques qui s’infiltrent dans l’Empire sont des agriculteurs. Leur fusion avec les Gallo-Romains, qui a commencé avant la chute de Rome, contribue à faire naître une paysannerie liée à la terre. 

La villa, fondement d’une économie domaniale

C’est de cet état de fait que naît l’organisation de la « villa ».

Le grand domaine se partage entre la réserve que garde le maître, et les tenures affectées aux paysans qui sont redevables de corvées et de versements en nature. Dans le cas le plus général, ces grandes propriétés sont des mosaïques de petites exploitations que des pratiques routinières condamnent à une faible productivité.

L’État renforce cette évolution pour des raisons avant tout fiscales.

Les exigences impériales ne cessent de croître pour financer la ruineuse construction de Constantinople. Pour les satisfaire, il faut éviter l’affaiblissement économique des provinces et lutter contre l’extension des friches. Pour y parvenir, on encourage le patronage des petits par les puissants qui les placent sous leur protection. On fixe l’exploitant au domaine de son maître par la multiplication de baux fonciers héréditaires.

Le 30 octobre 322, une mesure de Constantin attache solidement les colons à la terre à laquelle ils sont attribués par les registres officiels du cens. Interdiction est faite au maître de les vendre, de les affranchir, ou de les transférer ailleurs. Le colon n’a ni le droit de quitter le pays ni d’entrer au service militaire, ni d’interrompre son travail. Seule limite, le maître ne peut rien changer aux conditions du fermage sans son accord.

La condition de colon devient héréditaire. Cette décision inaugure une longue série de dispositions asservissant toujours davantage la classe rurale à celle des gros propriétaires et préludant à l’autonomie de ces derniers. Dès le IVe siècle en Gaule, en Italie, en Espagne, le grand propriétaire terrien qui échappe progressivement à l’emprise des agents impériaux s’arroge le droit de juger et d’avoir sa garde particulière.

Structurée par ces vastes domaines, l’économie rurale passe au premier plan, alors que la vie urbaine s’étiole depuis le IIIe siècle. Centré sur l’agriculture, le système économique gravite autour de la grande propriété. Dès le Bas-Empire, la villa devient la cellule vivante d’une économie domaniale qui structure pour longtemps l’essentiel des activités humaines.

La force des institutions ecclésiales 

Au fur et à mesure qu’au Ve siècle l’État romain s’est vidé de sa substance, c’est l’Église qui l’a absorbée. En proie à des dissensions internes, elle parviendra à les surmonter pour devenir le seul point de repère solide au sein d’un monde qui s’effrite.

L’évêque de Rome, successeur de saint Pierre, n’abandonne pas « la ville éternelle » en dépit des pillages successifs qu’elle subit. Il continue à y résider avec le haut clergé. Avec Grégoire le Grand, pape en 590, il s’affirme comme le pasteur des royaumes d’Occident. Le moment venu il relèvera le titre de « pontifex maximus » qui désignait la fonction religieuse des anciens empereurs. Reprenant à leur compte une part de l’héritage impérial, ceux qui ont en charge de conduire l’Église lui appliquent l’organisation administrative de l’Empire en diocèses et en provinces. Ses évêques font partout figure de pilotes des cités en détresse. En outre, après la chute de l’Empire d’Occident, les donations très importantes de ses fidèles, et surtout des puissants qui ont besoin de son appui, lui permettront d’accumuler un immense patrimoine foncier générateur de richesse. Leur mise en valeur par les ordres monastiques lui procurera ultérieurement les moyens de son ambition.

Indirectement, l’Église a donc eu un impact positif sur deux points qui touchent à l’économie.

En adoptant pour cadre de son gouvernement temporel celui que lui offrait l’Empire, elle a largement contribué au sauvetage de la vie urbaine qui, sinon, aurait complètement, et peut-être irrémédiablement, dépéri.

En donnant naissance au mode de vie et à l’institution monastiques, elle a exercé tout au long du Moyen Âge une puissante influence sur la vie rurale en apportant une contribution décisive à l’exploitation des forêts et des friches.

L’Église dans l’attente du Royaume

En sens inverse, la diffusion rapide de la doctrine chrétienne a pesé sur l’économie occidentale en transformant l’échelle des valeurs dans un sens conforme au message des Évangiles, mais contraire au dynamisme des affaires.

Dans le Sermon sur la montagne, Jésus maudit les riches et exalte la pauvreté3. Il invite ses disciples à ne pas se préoccuper des exigences matérielles, et à ne pas se soucier du lendemain, mais à s’abandonner à la Providence4

Pour les fidèles des trois premiers siècles, les préoccupations terrestres passent donc au second plan.

Par la suite, la tendance s’atténue mais ne disparaît pas. Au commencement du Ve siècle, saint Augustin écrit La Cité de Dieu qu’il oppose à la cité terrestre.

À cette cité mauvaise il ne faut pas s’attacher :

« Bornons-nous à lui demander de quoi vivre et nous couvrir, car ceux qui veulent être riches tombent dans le piège de la tentation ; ils sont la proie de désirs nombreux aussi stupides que multiples qui les entraînent à la mort et à la perdition. La cupidité est la racine de tous les maux »5

Au VIIIe siècle, Charlemagne se fait lire cet ouvrage pendant ses repas et s’en inspirera pour moraliser l’économie de son temps.

La recherche des biens de ce monde est donc durablement discréditée, et la multiplication des richesses n’est certainement pas un objectif que l’Église assigne à l’activité humaine.

Indifférente à la recherche de la productivité, mais soucieuse de défendre les intérêts des plus pauvres, elle ne s’intéresse qu’à l’équité de la répartition sans pour autant prétendre réformer globalement l’économie d’un monde jugé irrémédiablement mauvais.

Ces lignes de force se traduisent par sa condamnation sans nuance du prêt à intérêt.

Selon l’Ancien Testament :

« Tu peux exiger un intérêt de l’étranger, mais tu n’en tireras point de ton frère »6.

La condamnation n’est donc que partielle. L’Église l’universalise sans chercher à distinguer l’intérêt modéré de l’usure. Les docteurs de l’Église posent que le prêt est un acte de charité qui doit rester gratuit. Dans un univers où on pratique surtout le prêt de consommation qui réduit à l’esclavage celui qui ne le rembourse pas, c’est moralement louable. Mais cela conduit aussi à bannir le crédit à la production qui est la base même de tout développement économique.

Le triomphe de l’Église à la fin de l’Empire a donc joué sur l’activité économique un rôle de frein plus que d’accélérateur. Tout au long du Moyen Âge, son influence sera considérable sur les comportements des agents économiques, même si la malédiction qu’elle portait au départ contre les richesses de ce monde perd ensuite de son efficacité.

  1. Robert Latouche, Les origines de l’économie occidentale (IVe-XIe siècle), Albin Michel, 1956, page 18 ↩
  2. Homme politique, évêque et écrivain gallo-romain né à Lyon en 430, et mort à Clermont en 486 ↩
  3. Évangile de Luc, VI, 20 et 24 ↩
  4. Mathieu, VI, 31-33 ↩
  5. De civitate Dei, I, 10, ed de Labriolle, I, P 32 ↩
  6. Deutéronome, XXXIII, 20 ↩

Publié sur contrepoints.org

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Pierre Robert

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Agrégé de sciences économiques et sociales, professeur de chaire supérieure, il a enseigné l’économie, la sociologie et l’histoire en classes préparatoires au lycée Franklin à Paris ainsi que l’histoire de la pensée économique à l’université de Versailles Saint Quentin en Yvelines. Il est également l’auteur de deux ouvrages publiés par les éditions Pearson et le créateur du site hecosphere.com dont l’ambition est de faciliter l’accès de tous à la culture économique. Il a publié en 2019 "Fâché comme un Français avec l'économie" (éditions Larousse).

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