La véritable souveraineté réside dans le libre échange

Erwann Tison

La période que nous vivons est propice au retour des idées économiques farfelues que l’on croyait confinées. Parmi elles, le retour du discours protectionniste, arguant qu’il faudrait impérativement rapatrier toutes les composantes industrielles en France pour satisfaire une certaine souveraineté. Une volonté affichée, qui en plus de faire fi des préceptes immuables et intemporels d’Adam Smith et de David Ricardo, occulte les réalités économiques de ces 300 dernières années.

La construction du commerce mondial s’est articulée autour de deux forces : la diversification et la spécialisation. La première garantit une dilution du risque, en protégeant nos économies des aléas géopolitiques ou des chocs exogènes pouvant mettre à l’arrêt des chaînes de production entières. La seconde offre une diminution des coûts de production et une amélioration de la qualité des produits manufacturés. Vouloir nier cette réalité du libre-échange reviendrait à affaiblir fortement nos économies en les mettant à la merci des crises et des pandémies, provoquerait une flambée des prix qui nuirait fortement au pouvoir d’achat des consommateurs et affaiblirait les pays en voie de développement dépendant du commerce mondial. En 25 ans, ce sont plus d’un milliard de personnes qui sont sorties de l’extrême pauvreté (vivant avec moins de 1,90€ par jour) grâce à la mondialisation des échanges. L’analyse contrefactuelle démontre cette vérité :  l’année 2020 pendant laquelle les échanges mondiaux ont été fortement ralentis a précipité 130 millions d’individus sous ce seuil selon l’ONU.

Néanmoins, assurer la sauvegarde des principes du libre-échange ne doit pas nous exonérer d’en faire le bilan. Cette crise nous a fait prendre conscience de notre faiblesse industrielle. Ce que nous voyions jusqu’à présent dans les chiffres du commerce international s’est matérialisé de manière concrète au niveau des chaînes de production : la France souffre d’une forte sino-dépendance, révélée dès le mois de janvier 2020 par les premières mesures chinoises de confinement. Une dépendance née d’une construction économique volontaire. Poussés par notre volonté d’augmenter le pouvoir d’achat des ménages en diminuant constamment les prix plutôt qu’en augmentant les salaires par une diminution de la fiscalité assise, nous avons décidé collectivement d’envoyer à l’Est toute notre production, par nos choix individuels de consommation. Inverser cette tendance, n’impose pas de remettre en cause les fondements du commerce international mais nos stratégies de spécialisation.

La réindustrialisation ne doit pas être un objectif à poursuivre de manière absolue au seul regard du poids de ce secteur dans notre économie. Cet indicateur, en chute libre depuis 1950 – passant de 27% à 12% du PIB – ne doit pas être l’alpha et l’oméga de notre politique productive. L’implantation d’usines produisant des biens obsolètes pour le marché dans le Vercors, ferait mécaniquement monter ce ratio, mais ne constituerait pas pour autant la base solide d’une politique industrielle pérenne. C’est un objectif de débouchés qui doit être poursuivi et non un objectif de réindustrialisation absolu.

Les travaux de l’économiste argentin Raul Prebisch montrent que la diversification industrielle est plus importante que la simple spécialisation, car elle favorise la prospérité et le développement d’une nation en assurant une croissance constante de la demande extérieure. La France et l’Europe doivent s’en inspirer – notamment dans un contexte de domination des Big tech asiatiques et américaines – en se positionnant au carrefour des technologies à forte valeur ajoutée qui façonneront notre avenir (l’informatique quantique, la production d’énergie à base d’hydrogène, la robotique médicale, les technologies de stockage et d’utilisation des données, la conduite autonome, etc.).

Pour y parvenir, l’Etat doit impulser ce que la Corée du Sud a réussi en 1961 par la volonté du général Park Chung-hee à savoir un Big Push. A l’aide de chaebols – des entreprises aidées par l’État dans leur croissance jusqu’à devenir pleinement opérationnelles et concurrentielles avec le reste du monde – la Corée est devenue un poumon industriel, s’assurant des rentes commerciales sur des produits à forte valeur technologique comme les semi-conducteurs, la rendant incontournable vis-à-vis du reste du monde.

La meilleure souveraineté industrielle se construit ainsi sur la diversification et l’ouverture commerciale, et non sur l’autarcie et le protectionnisme. Réaffirmer notre souveraineté industrielle doit passer par l’instauration d’une nouvelle diplomatie économique, basée sur la réciprocité des dépendances et des échanges. Gare à ceux qui voudraient prendre un chemin que celui du libre-échange, en imposant une politique de repli sur soi. L’économie se fait très souvent un malin plaisir à imposer un retour à la réalité à ceux qui se complaisent à vivre dans le monde magique des idées simplistes.


Publié dans les Echos 

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AUTEUR DE LA PUBLICATION

Erwann Tison

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Erwann Tison est le directeur des études de l’Institut Sapiens. Macro-économiste de formation et diplômé de la faculté des sciences économiques et de gestion de Strasbourg, il intervient régulièrement dans les médias pour commenter les actualités liées au marché du travail, aux questions de formation et aux problématiques européennes. Il est également chargé de cours à la faculté d'économie de l'Université de Strasbourg. Il codirige également les observatoires "santé et innovation" et "emplois, formation et compétences" de l'Institut Sapiens. Il a publié « les robots, mon emploi et moi » (2019) et « un robot dans ma voiture » (2020) aux éditions ESKA.