C’est par l’innovation, la formation et une autre vision de l’accès aux soins que l’on sortira des déserts médicaux

Jean Louis Davet, Vincent Diebolt, Stéphanie Hervier, Isabella de Magny, Guy Vallancien, Josette Guéniau, Raphaël Radanne, Erwann Tison, Isabelle Riom, Brigitte Saunier

La question des déserts médicaux anime le débat public depuis de nombreuses années. Véritable plaie sanitaire et économique, le non-accès à un médecin généraliste ou spécialiste est la manifestation d’une défaillance de notre système de santé qui concerne une grande majorité de territoires, pas uniquement ruraux. La démographie médicale nous incite à penser que ce phénomène n’est pas près de s’enrayer : avec un âge moyen de 53 ans et près de 30% des médecins âgés de plus de 63 ans, le nombre de généralistes va fortement diminuer. Et ce malgré la fin de l’absurde numerus clausus, enfin décidée en 2019 mais qui ne portera pas ses fruits avant 2028.

C’est dans ce contexte que le gouvernement envisage d’inciter les internes à pratiquer la médecine générale une année dans un désert médical. La mise en œuvre sur le terrain de cette mesure soulève beaucoup de questions. En effet, du côté des professionnels de santé, la formation des internes mobiliserait pour superviser ces derniers les médecins en poste qui sont déjà sous tension ; et du côté des patients, la rotation systématique des médecins nuirait à la fidélisation et au suivi de long terme.

La question des déserts médicaux est un sujet trop sérieux pour être traité avec la légèreté de la démagogie. Elle ne pourra trouver une résolution concrète et pérenne sans une transformation de notre vision de l’accès aux soins. Actuellement, ce dernier ne s’apprécie que par le prisme de la géographie et la préservation du statu quo. A l’heure du numérique en santé qui abolit les distances, les nombreux outils technologiques au service de la téléconsultation, du télésuivi et du télésoin permettent de changer cette logique.ctrl distinguer

Les actes nécessitant un contact physique avec le patient pourront quant à eux être réalisés par des infirmier(e)s en pratique avancée (IPA). Ces professionnels, titulaires d’un bac + 5, ont été créés en 2019 pour venir au secours de l’activité hospitalière. Au nombre actuel de 1712 (pour 700 formations annuelles), ils peuvent se rendre aux domiciles des patients, réaliser des actes de médecine générale voire effectuer des prescriptions ciblées, grâce à la délégation de tâches, et ainsi offrir une offre et une expertise de santé dans des territoires « démédicalisés ». La formation et la montée en compétences d’une grande partie des 760 000 infirmier(e)s actuels répartis sur tout le territoire permettrait non seulement de répondre à ce besoin, mais aussi d’améliorer le niveau de vie des personnels concernés, par l’augmentation de leur rémunération.

Gaspillage. Recourir à ces solutions innovantes ne doit pas nous exonérer de corriger d’autres dysfonctionnements qui altèrent notre système. Parmi ceux-là, le niveau de consultations non-honorées figure en bonne position. Une gabegie provoquée par la non-responsabilisation des patients, qui peuvent ne pas se rendre à un rendez-vous sans prévenir et sans avoir à en supporter la conséquence, et qui gaspille inutilement du temps médical. Enfin, il serait paradoxal de prétendre favoriser l’accès aux soins de qualité sans lutter vigoureusement contre les actes médicaux inutiles ou doublonnant.

L’optimisation de nos ressources médicales est un enjeu crucial dans ce contexte de pénurie de compétences et de glissement démographique. Miser sur des professionnels de proximité formés à la pratique de la médecine générale, épaulés par la technologie, venant au secours des praticiens en poste, en accompagnant et optimisant la mise en place des maisons de santé sur le territoire, nous semble être la meilleure des réponses aux déserts médicaux.

Mais la déclinaison opérationnelle de ces principes a pour préalable l’estimation fine et différenciée des besoins médicaux actuels et à venir de chaque territoire. Aussi proposons-nous d’organiser des concertations locales sous l’égide des agences régionales de santé – que l’on doit enfin doter d’une réelle autonomie opérationnelle qui soit conforme à l’esprit de la loi de 2009 établissant leur création. Les objectifs de ces rencontres seront de définir ensemble des solutions opérationnelles pour optimiser l’offre de soins sur un territoire, à travers le développement de mesures concrètes, innovantes et locales, qui iront dans le sens de l’amélioration de la qualité de vie des Français.

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AUTEUR DE LA PUBLICATION

Jean Louis Davet

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Président de DENOS, société spécialisée en parcours de soins internationaux, disease management et biotech en oncologie, précédemment Directeur général de groupes d'assurances et de services de santé, et auparavant consultant en stratégie (notamment dans les domaines des nouvelles technologies et de la santé), Centralien et Docteur en mathématiques, très engagé dans les questions de data, d'IA, d'éthique en santé.

Vincent Diebolt

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Directeur de F-CRIN, une infrastructure en recherche clinique mise en place dans le cadre du « Programme d’investissements d’avenir/PIA » (F-CRIN est une plateforme de réseaux nationaux thématisés d’investigation et de recherche de pointe) portée par l’Inserm. Il est également partie prenante, en tant qu’associé, du développement d’une Medtech.

Stéphanie Hervier

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Après un parcours en cabinet de conseil, Stéphanie Hervier a cofondé en 2014 la société Medaviz, éditeur de solutions numériques pour les acteurs de la santé. Elle en occupe aujourd’hui le poste de Directrice générale. Engagée pour le développement de la e-santé en France, dans le respect du parcours de soins et de la territorialité des actes, elle a rejoint l’Observatoire Santé Innovation de l’Institut Sapiens en 2022.

Isabella de Magny

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CEO d’Inspiring Futures, fondatrice de GenDH, qui étudie l’impact des innovations en santé sur le système de soins et la société. Auteur du roman « Emma, Naissance d’une biocitoyenne ». Passionnée de prospective, d'éthique et de nouvelles technologies.

Guy Vallancien

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Professeur honoraire de chirurgie, membre de l’académie de médecine, membre du conseil scientifique de l’Office Parlementaire de l’Evaluation des Choix Scientifiques et Technologiques, Président de la Convention on Health Analysis and Management (CHAM), Spécialiste de robotique chirurgicale. Guy Vallancien est expert Sapiens.

Josette Guéniau

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Josette Guéniau est une professionnelle et ex-dirigeante de l’assurance santé, devenue conseil auprès des assureurs complémentaires depuis plus de 10 ans, notamment sur les sujets de la réglementation, de l’innovation et de la stratégie marketing. A ce titre elle s’intéresse depuis plus de 5 ans à l’apport de la téléconsultation dans la prise en charge au plan de l’accès et de la qualité à la santé mais aussi à son financement.

Raphaël Radanne

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Erwann Tison

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Erwann Tison est le directeur des études de l’Institut Sapiens. Macro-économiste de formation et diplômé de la faculté des sciences économiques et de gestion de Strasbourg, il intervient régulièrement dans les médias pour commenter les actualités liées au marché du travail, aux questions de formation et aux problématiques européennes. Il est également chargé de cours à la faculté d'économie de l'Université de Strasbourg. Il codirige également les observatoires "santé et innovation" et "emplois, formation et compétences" de l'Institut Sapiens. Il a publié « les robots, mon emploi et moi » (2019) et « un robot dans ma voiture » (2020) aux éditions ESKA.

Isabelle Riom

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Interne en médecine, présidente du SRP-IMG (Syndicat représentatif parisien des internes de médecine générale)

Brigitte Saunier

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Consultante - Pharmacienne, diplômée en droit de la santé. Un début de carrière en recherche en Biochimie puis plus de trente ans dans l’industrie pharmaceutique au sein de différents laboratoires internationaux dans en charge successivement de différentes activités: marketing, promotion médicale, affaires pharmaceutiques et médicales, affaires réglementaires, et de l’accès au marché. Elle a également été élue à plusieurs reprises au Conseil de l’Ordre des Pharmaciens (section B).