Le projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes avait opposé les experts, pas tous persuadés de l’opportunité d’un nouveau complexe. La ZAD, elle, aura divisé les libéraux eux-mêmes. Du moins en apparence.

Les ordolibéraux soulignent qu’il faut que force reste à la loi. Ils remarquent avec raison l’entreprise de subversion politique assumée et largement théorisée qui préside à ces occupations sauvages qui auraient vocation à essaimer partout. Derrière les prétextes « tendances » de la défense de la biodiversité et de l’écologie, c’est bel et bien un projet politique alternatif qui se développe. Il ne s’agit pas, contrairement à l’image mièvre relayée avec complaisance par les médias, de sympathiques rêveurs ne souhaitant rien de plus que dormir à la belle étoile et se rapprocher de la nature. La ZAD n’est pas Woodstock et les zadistes ne sont pas des disciples de Diogène de Sinope. Dans leur esprit, c’est la France entière qui est à terme une « zone à défendre », c’est-à-dire à occuper. Accepter ce premier accroc à l’autorité de l’Etat en laissant la ZAD faire sécession d’avec le territoire de la République serait le point de départ d’un élargissement incontrôlé des zones de non-droit. La victoire des zadistes constituerait un point d’ancrage à partir duquel mille nouvelles enclaves seraient prêtes à naître un peu partout.

Expérience libérale. D’autres libéraux, plus proches du courant libertarien, regardent la ZAD avec les yeux de Chimène, la célébrant même comme une authentique « expérience libérale ». Ils se réjouissent de l’émancipation rafraîchissante d’une communauté spontanée parvenant à résister à un Etat par construction illégitime. Les zadistes traceraient la route d’un chemin que nous serions tous invités à emprunter, formant nos propres groupes d’appartenance, décidant de nos propres lois, sur aucune autre base que celle du consentement mutuel.

Faut-il renoncer à réconcilier les libéraux, décidément aussi contradictoires que les économistes dont Churchill disait que pour obtenir deux avis différents il suffisait d’en réunir deux (à moins que l’un d’entre eux, ajoutait-il, soit Lord Keynes, auquel cas on aura trois avis différents) ? Peut-être pas, et c’est là la clé d’interprétation de l’épisode zadiste à Notre-Dame-des-Landes. Il est une chose qui met tous les libéraux d’accord : le respect du droit de propriété. C’est en son nom qu’est ainsi totalement justifiée l’expulsion d’occupants de terrains appartenant à autrui. Tout comme est justifié un réel respect vis-à-vis de l’expérience dans son principe. Ce n’est pas parce qu’ils développent leur propre communauté que les zadistes doivent être délogés. C’est parce qu’aucune action n’est légitime si elle viole le droit sacré de propriété.

Que vivent donc les expérimentations, aussi farfelues soient-elles, mais sur des terrains légalement acquis auprès de propriétaires consentants ! Que les zadistes de tous poils prospèrent à leur guise, mais en respectant toujours le droit inaliénable de chacun à jouir du fruit de son propre travail. Il n’est pas choquant d’exercer sa liberté, mais de prétendre le faire au détriment de celle des autres. Pour paraphraser Bastiat, que les zadistes créent donc pour s’établir et vivre pour leur fonctionnement « une caisse commune qu’ils administrent, qu’ils alimentent, et dont les limites bornent leurs droits ». Zadistes, encore un effort et vous deviendrez d’excellents libéraux !


Publié dans l’Opinion

Président fondateur de l’Institut Sapiens. Professeur à l’Université de Bordeaux, chroniqueur et essayiste, il a cofondé en décembre 2017 la 1ère Think Tech française.

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