A l’occasion du débat budgétaire, Benoît Hamon vient de ressortir son refrain préféré : il faut taxer les robots. Pour cacher son manque d’imagination depuis la dernière présidentielle, il argumente qu’il s’agirait en fait de substituer la hausse de la CSG subie par les retraités à une cotisation « sociale » payée par les robots.

Il faut reconnaître que Benoît Hamon a été l’un des seuls candidats, avec le Président Macron, à sensibiliser et interpeller les électeurs sur les changements ayant cours sur le marché du travail. Si l’intention est louable, la solution voulue demeure néanmoins mauvaise.

La révolution numérique, à l’instar des autres révolutions technologiques, va avoir de lourdes conséquences sur l’emploi. Des métiers vont disparaître, d’autres vont se créer ou se transformer. Les estimations sur le nombre d’emplois détruits varient de 9% (selon l’étude de l’OCDE) à 46% (estimations de l’étude référence de Frey et Osborne). Mais comme toute vague de destruction créatrice, le solde net sera positif, comme le démontre la dernière étude du World Economic Forum, publiée en septembre dernier et qui fait état d’une création nette de 58 millions d’emplois à l’horizon 2025.

L’idée d’une taxe sur les robots n’est pas nouvelle et semble faire son chemin. Proposée initialement par l’eurodéputée luxembourgeoise Mady Delvaux en février 2017, elle est reprise par Bill Gates en personne et figure dans le programme de réforme fiscale sud-coréenne. Ces deux projets sont néanmoins très différents de celui proposé par le leader de Génération.s, tant sur les objectifs poursuivis que dans les modalités de taxation. Pour le fondateur de Microsoft, la révolution numérique accentuera les inégalités présentes sur le marché de l’emploi américain, et l’on ne pourra les résorber qu’en finançant un vaste programme de formation continue grâce à la contribution des robots. Pour les Sud-Coréens, il y a une volonté de rééquilibrer le rapport entre travail et capital et pour cela il y a une ambition de réduire les déductions fiscales accordées aux entreprises ayant un fort taux d’automatisation.

Contrairement aux pays susnommés, la France a un déficit chronique en équipement de robots industriels. Avec un stock estimé à 33.000 unités, notre pays dispose d’un parc 2 fois moindre que celui de l’Italie, 5 fois plus petit que celui de nos voisins allemands, 6 fois inférieur à celui de la Corée du Sud, et 8 fois inférieur à celui des Etats-Unis. En proportion, les coréens disposent de 631 robots pour 10.000 salariés, soit 5 fois le ratio français. Vouloir taxer les robots, avant même que nous soyons aussi bien équipés que nos principaux concurrents industriels, reviendrait à annihiler nos capacités productives avant même de les mettre en place.

Sur les modalités d’application, il s’agit également d’un non-sens économique. Concrètement, cette taxation s’apparenterait à une flat tax prélevant une partie de la richesse créée par la machine comme substitut des cotisations sociales perdues par l’actif remplacé par un robot. Passons le fait qu’un robot ne perçoit pas de salaire – et ne peut donc être prélevé dessus – et intéressons-nous au rendement fiscal. Une machine dispose selon la théorie ricardienne, d’un rendement décroissant, c’est-à-dire que sa productivité décroît dans le temps, contrairement à celle d’un humain qui augmente au fur et à mesure du temps passé à perfectionner son œuvre. Le rendement d’une taxe robot sera donc décroissant avec le temps alors que les cotisations sociales augmentent en même temps que le salaire d’un actif. Ainsi le produit de cette taxe sera nul à moyen terme, obligeant le législateur à inventer une nouvelle panoplie fiscale pour combler les pertes.

D’un point de vue macroéconomique, une taxation des robots provoquerait une hausse du coût du capital, qui entraînerait une chute des investissements en robotique, faisant ainsi ralentir notre production de biens (la France ne produit pas plus de biens manufacturés qu’en 1996 alors que notre consommation de ces biens a bondi de 60% en 20 ans). S’en suivrait un ralentissement de l’activité et une dégradation de notre balance commerciale, pour finalement provoquer une chute de notre taux de croissance. La conséquence d’une politique visant à protéger l’emploi des effets de la robotisation serait donc une augmentation du taux de chômage par une chute de la production, le tout en annihilant notre capacité à nous robotiser.

« Ne vous plaignez pas que le progrès technique fasse disparaître de l’emploi, il est fait pour cela » disait Alfred Sauvy. Plutôt que de chercher à contrer la vague technologique qui nous fait face en installant des digues règlementaires ou fiscales, nous devons nous atteler à fabriquer des radeaux, comme celui de la formation professionnelle qui permettra de former les actifs dont le métier est englouti par cette révolution, de rebondir vers une autre carrière. Plutôt que de vouloir interdire ou restreindre l’émergence des robots, apprenons plutôt à évoluer avec eux !


Publié dans Les Echos

Erwann Tison est le directeur des études de l’Institut Sapiens. Macro-économiste de formation et diplômé de la faculté des sciences économiques et de gestion de Strasbourg, il intervient régulièrement dans les médias pour commenter les actualités liées au marché du travail et aux questions de formation. Il dirige les études de l’Institut Sapiens depuis décembre 2017.

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