Venise, le Parthénon, Versailles, Barcelone: de nombreuses destinations prisées des touristes s’inquiètent des foules sans cesse plus denses qui viennent les envahir. Dégradation et usure des sites, exclusion des populations locales: la manne financière apportée par ces hordes de visiteurs ne suffit plus à calmer les mécontents. La sensibilité croissante au gâchis énergétique allonge l’acte d’accusation. Le tourisme de masse avait accompagné et symbolisé la démocratisation des loisirs et le rapprochement des peuples. Il en représente désormais l’impasse. Et si le temps était venu d’en finir avec le tourisme, c’est-à-dire de renouer avec sa vraie signification?

Au XVIIIe siècle, le Grand Tour était ce voyage initiatique que les jeunes européens aisés se devaient d’entreprendre pour parfaire leur éducation. L’idée de voyager pour son agrément et non pour une raison professionnelle plonge ses racines loin, jusqu’à la renaissance humaniste. Il ne s’agissait nullement de divertissement alors, mais au contraire de moyens de s’ouvrir à la diversité humaine, de prendre de la distance avec sa propre civilisation. Pour la première fois depuis des siècles, on n’allait plus au-devant des peuples pour leur apporter ses certitudes et sa religion, mais au contraire pour questionner ses propres croyances. Le voyage n’était pas délassement mais patiente découverte, à l’image d’un explorateur de légende comme Bougainville qui mit quatre ans à boucler son tour du monde.

Le tourisme prend désormais la forme de monstrueuses migrations dont le principe n’est plus de découvrir et de s’ouvrir, mais de se désennuyer. Le voyage n’est plus le lent cheminement d’une caste cultivée qui cherchait à apprendre, mais l’expression d’une quête de sens désespérée de populations culturellement désorientées. La forme contemporaine du tourisme traduit ce changement complet d’esprit. On ne visite plus réellement une cité. On l’observe de haut à travers le double vitrage d’horribles autocars qui en bouchent les rues. Le lieu n’est que la toile de fond et le prétexte du selfie. La perche à selfie et le cadenas souvenir procèdent de la même logique: non pas tant prouver aux autres qu’on a été quelque part, mais se le prouver à soi-même, tant l’expérience réelle aura été superficielle, incapable de laisser d’empreintes durables.

Comment le touriste pourrait-il voir les autochtones puisqu’il les remplace? Comment rencontrerait-il réellement une autre culture puisqu’il se déplace en meutes compactes cloîtrées l’espace de quelques jours dans des hôtels stéréotypés? Le touriste revient exactement tel qu’il était en partant. Le voyage organisé aura soigneusement éloigné tout imprévu, prévenu toute friction. Il aura déployé le kaléidoscope convenu d’images piochées dans un catalogue mental de lieux communs. Dans L’Hiver de la culture, l’ancien conservateur du Centre Pompidou Jean Clair décrit avec une mordante justesse les hordes déferlant dans les musées. Les touristes défilent en hâte devant des tableaux auxquels ils ne comprennent rien, dépourvus de toutes les clés culturelles qui leur permettraient d’avoir accès à leur signification. «Le pèlerin moderne (…) que cherche-t-il? Quel salut de la contemplation d’œuvres qui seraient, à elles seules, la récompense de ces migrations? (…) On croit découvrir là, dans la chaleur et dans le bruit de la foule, ce qu’offrait autrefois la communauté d’une foi ou d’une Patrie. On y découvre un désarroi commun, une solitude augmentée, quand la croyance a disparu».

Les migrations permanentes de touristes parcourant le globe pour aller jeter des coups d’œil furtifs à des tableaux qui resteront des énigmes — quel que soit le nombre de photos souvenirs qui auront été prises — sont un des phénomènes les plus intrigants de notre époque. Peut-être, comme le suggère David Le Breton, cherche-t-on confusément à «disparaître de soi», pour échapper à la vacuité de son existence? Le touriste traîne sa lassitude de continent en continent, de cimaise en cimaise, incapable de trouver la réponse à des questions qu’il ne sait pas se poser. Le citoyen cosmopolite paumé parcourt des dizaines de milliers de kilomètres pour se chercher. En vain. Ne reste que l’amoncellement des images. Il faut avoir «fait» tel pays. Cocher le plus de cases possible. Les voyages à répétition ne sont au fond que les nouveaux signes de distinction sociale. L’équivalent du nombre de followers sur les réseaux sociaux. Les clichés des premiers alimentant d’ailleurs l’accroissement des seconds.

Il est temps de revenir à l’esprit initial du tourisme: l’exercice exigeant et de préférence solitaire par lequel le voyageur se quitte lui-même l’espace d’un instant pour devenir poreux aux endroits qu’il visite. «Tourisme de masse» est un oxymore, une contradiction dans les termes. Il faudrait voyager moins mais voyager mieux. Pas tant pour économiser le CO2 peut-être que pour réserver ses déplacements à des lieux que l’on choisit vraiment et avec lesquels a été tissé par avance un lien affectif et intellectuel nourri de lectures. On pourrait imaginer une discipline du tourisme comparable à celle d’un invité qui s’enquiert du lieu où il va pénétrer et n’y vient qu’avec respect et préparation. Le touriste redécouvrirait ainsi le but oublié du voyage: mieux se connaître soi-même, selon la phrase bien connue que le voyageur grec de l’antiquité pouvait lire sur le temple d’Apollon à Delphes.


Publié dans le Figaro

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