Les économies du monde entier sont aujourd’hui soumises à un stress test sans précédent qui révèlera les capacités de résilience des différents systèmes en compétition et permettra de comparer leurs forces et leurs faiblesses face à un événement aussi fatidique que cette pandémie.

Il va être passionnant pour les économistes d’observer la manière dont la Chine, l’Europe et les Etats-Unis se sont comportés face à l’épreuve, de mesurer les coûts qu’elle leur aura infligés et d’évaluer leurs capacités de rebond. Il est bien sûr trop tôt pour commencer à le faire sérieusement.

Mais d’ores et déjà l’ampleur du blocage économique que nous vivons conduit à poser quelques questions gênantes qu’on aurait parfois bien aimé ne pas se poser.

 

A court terme des questions embarrassantes

Dans l’ordre des questions immédiates, on est fondé à se demander pourquoi notre haute administration réputée si efficace a si mal anticipé cette crise qui depuis l’épisode du SRAS fait partie des évènements possibles et plus encore probables. Pourquoi face à l’ampleur de la vague se retrouve-t-on avec si peu de moyens ? Pourquoi sur la recommandation de la cour des comptes a-t-on liquidé le stock de ces masques qui font aujourd’hui si cruellement défaut aux équipes médicales, y compris aux aides-soignant(e)s des EHPAD et aux assistant(e)s de vie sans lesquels le quotidien des personnes âgées dépendantes maintenues à leur domicile devient un enfer ? Pourquoi à la différence de l’Allemagne notre industrie chimique est-elle incapable de produire les réactifs indispensables à la mise en place des tests à grande échelle ? Pourquoi en Allemagne où les consignes sont moins strictes et donc bien plus supportables y-a-t-il beaucoup moins de victimes ? Pourquoi la Chine est-elle capable de produire 110 millions de masques par jour alors que notre industrie peine à en fournir un seul million ?

Notre stratégie de lutte contre la propagation de ce virus est entièrement dictée par nos carences. Elle va se traduire par un coût économique démesuré, très vraisemblablement supérieur à celui que vont supporter nos voisins mieux organisés comme l’Allemagne. On évalue à 3% la perte de PIB provoquée par un confinement d’un mois. Mais ce chiffre est certainement très inférieur à la réalité compte tenu des conventions adoptées par la comptabilité nationale : elle évalue la richesse créée par les administrations publiques  à leurs coûts de production. Dès lors qu’on verse leurs traitements aux 5,5 millions d’agents publics, le PIB ne bouge pas d’un euro même si confinés chez eux ils ne produisent aucun service.

Une expression populaire qualifierait ce genre d’approche de « politique du chien crevé au fil de l’eau ».

Dès le gros de la pandémie passée, il faudra sérieusement se pencher sur ce type de questions et se demander également comment on pourrait mettre en place des mesures mieux concertées au niveau européen, qui est certainement le bon pour affronter ce type de catastrophe globale, ne serait-ce qu’en mettant en place au niveau de l’UE un stock stratégique de produits indispensables tels que des masques, du gel, des gants, des respirateurs, des réactifs, des tests etc…

 

A moyen terme des perspectives d’innovations

A moyen terme, la pandémie soulève d’autres interrogations qui sont en revanche porteuses d’espoirs. La crise sanitaire va nous contraindre à expérimenter et à développer des modes d’organisation innovants. La pratique du télétravail a probablement reçu un coup d’accélérateur décisif qui ne peut pas rester sans conséquence. Chaque organisation devra en faire le bilan. Mais sur la base de cette expérimentation à grande échelle, il devrait être possible de le généraliser. Cela devrait réduire les trajets domicile-travail auxquels des millions de personnes sont aujourd’hui contraintes alors que cela génère un lourd bilan carbone sans procurer de réels avantages économiques.

Pour ce qui est des marchandises, les entreprises vont être incitées à diversifier leurs sources d’approvisionnement et à raccourcir des chaines de production manifestement trop étirées et trop décomposées pour résister à de tels chocs alors qu’il est probable qu’à l’avenir leur fréquence augmente..

Dans un cas comme dans l’autre il s’agit, comme l’écrit Christian de Pertuis, « d’expérimenter de nouvelles formes d’organisations productives qui non seulement limitent les risques épidémiques mais facilitent la réduction de nos rejets de gaz à effet de serre »[1]. On peut donc en attendre un effet heureux sur le climat.

Dans le domaine de l’éducation, l’expérience prolongée d’enseignement à distance peut aussi avoir des conséquences très favorables en permettant à tous de réaliser le potentiel des technologies numériques et des ed-tech. Des millions d’élèves et leurs professeurs se servent des espaces numériques de travail de leur établissement et utilisent « ma classe à la maison » du CNED. Sur le marché on peut aussi mobiliser les ressources d’applis comme discord ou nomad. Le bilan qu’on pourra  bientôt en tirer devrait ouvrir de nouvelles pistes pour remettre en question notre système hypercentralisé dont les coûts sont très élevés pour des résultats médiocres comme le montrent les enquêtes PISA[2]

La crise sanitaire est aussi l’occasion de repenser les moyens de financer les énormes dépenses qu’elle va générer et qui vont s’ajouter à celles que nécessitent la transition énergétique, la révolution de l’intelligence artificielle et les régimes de retraite. Les besoins sont considérables alors que la bourse est à terre et que l’épargne des Français est mal orientée.

Une mesure relativement simple permettrait de répondre en partie à ces défis. Elle consisterait pour l’Etat à flécher l’épargne des ménages vers l’achat d’actions et d’obligations « corporate », en les assurant contre le risque de perte en capital. Cet engagement ne jouerait que si les titres sont détenus plusieurs années et sont émis pour mettre en œuvre des projets utiles à la communauté. Ce système a déjà fonctionné au 19ème siècle pour financer l’essor des chemins de fer.

La suggestion est donc, à échéance rapprochée, d’adopter un décret et/ou un projet de loi allant dans ce sens en définissant les véhicules adéquats (PEA, assurance-vie, épargne salariale ou autre), le public concerné (ménages dont le revenu serait inférieur à un certain plafond) et les activités à financer (bio-tech, clean-tech, ed -tech, croissance verte etc…).

Cette proposition rejoint celle avancée par Michel Cicurel[3].

 

A long terme des questions vraiment gênantes

La stratégie du confinement si elle permet de limiter le nombre de victimes du virus pèse très lourdement sur l’activité économique en l’interrompant de façon prolongée. Face à  une telle équation la question désagréable que les économistes sont amenés à se poser est celle du rapport coût-bénéfice d’une vie sauvée.

La mise en sommeil prolongé de l’économie est en effet un remède qui ne doit pas être pire que le mal. L’enfermement, la mise au chômage de millions de personnes, les faillites d’un grand nombre d’entreprises sont autant de coûts à mettre en balance avec la préservation de la santé de la population. Cette  manière de procéder peut paraître grossière mais comme le fait valoir Kip Viscusi, économiste à l’Université Vanderbilt « Appauvrir les gens a aussi des répercussions sur la santé »[4].

A moins d’accepter d’engloutir en cas de besoin l’essentiel de nos ressources dans le secteur de la santé, il va donc falloir réfléchir sur une question cruciale : que vaut une vie ? La crise sanitaire la pose de façon aiguë mais elle lui préexiste. Le coût très élevé de certains traitements anti-cancéreux aujourd’hui disponibles sur le marché l’a faite émerger depuis quelques années de même que l’envolée des coûts de gestion des hôpitaux. Demain il va devenir plus urgent encore d’y répondre.

 

Notre démocratie est donc aujourd’hui mise à l’épreuve en étant confrontée à deux arbitrages qui mettent en jeu ses équilibres fondamentaux. Comme on vient de le voir il y a un arbitrage inévitable entre la sévérité de la récession provoquée par la lutte contre l’épidémie et les conséquences sanitaires de cette épidémie si on ne la combat pas. Il y en a un autre qui met en balance les mesures d’exception qui ont été adoptées et le respect des libertés fondamentales dans un contexte où une partie de l’opinion est encline à penser que les régimes autoritaires se débrouillent mieux. Pour reprendre les mots[5] du Président de la République : « Ce sera un test pour la solidité de notre démocratie. Nous devons montrer que nous pouvons protéger le peuple des pandémies sans rien renier de nos principes ».

Il faut vraiment souhaiter qu’on y parvienne sans infliger au tissus économique des dégâts irrémédiables.


[1]    Les Echos, 26 mars 2020, L’épidémie va aussi bouleverser l’équilibre climatique

[2]    Enquête internationale sur les élèves âgés de quinze ans publiée par l’OCDE.

[3]    Les Echos, 18 mars 2020, La démondialisation, une pandémie de la pensée

[4]    Cité par le New York Times, numéro du 25 mars 2020

[5]    Le Journal du Dimanche du 21 mars 2020

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