Convié de temps à autres sur quelque plateau pour y donner mon point de vue, je fais souvent cette expérience : alors que les autres invités sont présentés de façon neutre, le journaliste se croit obligé d’affubler ma fonction ou mon institut de l’épithète « libéral ». Face à des économistes tout court, me voilà donc « économiste libéral » ou bien président d’un « think tank libéral ». Un traitement particulier qui en dit beaucoup sur le rapport pathologique de la France à ce mouvement de pensée.

Elle trahit d’abord une ignorance profonde. Le mot est tellement vague qu’il en est trompeur. Au-delà de la confusion classique avec le terme liberal employé au sens anglo-saxon, fait-on référence au libéralisme constitutionnel (Locke, Montesquieu), à celui du droit naturel (Say, Bastiat…), à celui de l’utilité (Smith, Mises, Hayek…) ? Les courants de pensée sont nombreux, et surtout souvent contradictoires sur bien des points. Il y a un fossé immense entre le libéralisme radical des libertariens et celui des ordo-libéraux. Mais en France, on ne connaît rien ou presque de cette riche tradition.

S’agit-il, par un scrupule qui honore les présentateurs, d’apporter une précision vouée à éclairer le téléspectateur ? Mais alors pourquoi le syndicaliste invité comme moi n’a-t-il pas droit lui aussi à son épithète ? « crypto-marxiste », « néo-communiste » feraient bien l’affaire. Pourquoi, de même, tel centre de recherche n’est-il pas décrit comme « socialiste » ? Pourquoi ne précise-t-on pas aussitôt que tel économiste est « étatiste » ? S’il faut étiqueter, soit, mais alors que tout le monde ait sa petite étiquette et nous serons à égalité. En France, chacun trempe depuis sa naissance dans un tel bain d’antilibéralisme qu’il devient l’environnement naturel. Personne ne s’étonne de quelqu’un dont la principale activité est d’aller partout répétant qu’il faut plus d’Etat, plus de dépenses publiques, plus de prélèvements en tous genres, plus de contrôles sur nos vies. Celui qui réclame l’exact opposé est un anormal.

La réalité, c’est évidemment que la précision est un stigmate, au sens du sociologue Howard Becker. En étiquetant les libéraux, on les met à part, on signale leur appartenance à une catégorie particulière. Le stigmate est une réaction sociale aux déviances perçues. Elle désigne pour mieux reconstituer la communauté des gens normaux. L’adjectif est l’exact équivalent de la crécelle des lépreux : il s’agit de prévenir les bonnes gens de fermer leurs portes et leurs cerveaux par anticipation. C’est un avertissement pour le public. « Cette personne est une sorte de malade mental dont il ne faudra pas croire un mot, dit-il implicitement. Un doux dingue que nous devons inviter pour donner des gages à la diversité des opinions » Dans son Art d’avoir toujours raison, Schopenhauer indique le stratagème de l’association dégradante. En accolant un mot infamant à l’adversaire, on le décrédibilise par avance. Faut-il que nos arguments soient puissants pour qu’on juge indispensable de les salir par anticipation ?

Faisons contre mauvaise fortune bon cœur : il faut se résoudre au qualificatif et en faire une marque de distinction. Convertissons le stigmate en force et en fierté. Les impressionnistes, souvenons-nous, ont utilisé ce qualificatif méprisant donné par un commentateur du tableau de Monet Impression, soleil levant pour se nommer. Si le mot libéral signifie que nous sommes voués à la défense fanatique de la liberté, alors il faut l’accepter avec honneur. Disons-nous, comme Beethoven, que « notre heure viendra ».


Publié dans l’Opinion

Président fondateur de l’Institut Sapiens. Professeur à l’Université de Bordeaux, chroniqueur et essayiste, il a cofondé en décembre 2017 la 1ère Think Tech française.

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