Un matin comme tant d’autres, je pénètre dans une université française. Un étudiant me tend un tract, l’air grave. Le papier explique très sérieusement que, les étudiants diplômés ayant statistiquement plus de chance de trouver un emploi, il suffisait de « donner un diplôme à tous » pour régler une bonne fois le problème du chômage des jeunes. Un magnifique exemple de ces sophismes qui nous empêchent en France de traiter efficacement les problèmes.

Il s’agit bien sûr d’abord d’une illustration de la confusion classique entre corrélation et causalité : post hoc ergo propter hoc, si deux phénomènes se suivent, on est toujours tenté de faire de l’un la cause de l’autre. A tort souvent. On a pu démontrer par exemple une corrélation frappante entre la progression des ventes de brosse à dent et celle du taux de suicide… sans qu’évidemment aucun lien n’existe entre les deux.

Le diplôme n’a en lui-même aucune valeur. Il n’est qu’un signal dont se servent les employeurs pour sélectionner les candidats. C’est la compétence qui importe, non le signe extérieur. Coller une étiquette d’astrophysicien sur notre front ne nous rendra pas plus savant en ce domaine. Une évidence que refusent de voir ces jeunes, si persuadés de faire partie du camp du Bien qu’ils ne se doutent honnêtement pas qu’ils aggravent ce qu’ils veulent résoudre. C’est un aveuglement similaire qui empêche de voir qu’en luttant farouchement contre toute forme officielle et raisonnée de sélection (ne serait-ce que sous la forme, élémentaire et évidente, de prérequis), on favorise la sélection la plus injuste. Celle qui frappe ceux qui n’ont pas l’heur d’être initiés aux arcanes du systèmes et de jouir d’efficaces réseaux familiaux.

En ce matin de rentrée universitaire, ces naïfs étudiants témoignaient sans le savoir d’un fantasme courant chez nos dirigeants politiques : la performativité.

Le philosophe et linguiste John Austin a parfaitement décrit ces énoncés particuliers qu’il nomme performatifs et par lesquels « dire, c’est faire » (par exemple :  « je vous déclare mari et femme »). Le problème, c’est que bien souvent les énoncés qui se prétendent tels ne sont qu’une forme de pensée magique à peine plus sophistiquée que notre bon vieux « abracadabra ». A mesure que le niveau objectif de nos élèves et étudiant baisse, faute d’avoir le courage de faire preuve d’exigence, nous croyons compenser en multipliant les titres clinquants, en distribuant avec plus de générosité les diplômes.

Faire tourner la planche à assignats universitaires ne règle pas plus le problème de la formation qu’il n’est possible de décréter le beau temps ou de multiplier les pains. Derrière les formules idéologiques à l’évidence trompeuse, la réalité finit toujours par s’imposer : les entreprises recrutent des compétences et non des médailles en chocolats.

 

Le début d’année est le moment où l’on prend traditionnellement maintes bonnes résolutions. Souhaitons donc pour la France qu’elle substitue une démarche pragmatique à ses sophismes, pour adapter en particulier ses formations aux besoins des entreprises.

Dans un récent classement des pays qui préparent le mieux leurs enfants aux métiers de demain, la France était tout simplement absente. Espérons quand même pour leur avenir que les rédacteurs du tract ont fini par aller en cours.

 

Président fondateur de l’Institut Sapiens. Professeur à l’Université de Bordeaux, chroniqueur et essayiste, il a cofondé en décembre 2017 la 1ère Think Tech française.

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