Depuis Platon, le diagnostic des faiblesses inhérentes à la démocratie a été maintes fois formulé. Il est sévère. Si une monarchie suppose la capacité d’un seul homme à prendre de bonnes décisions (et cela de père en fils), la démocratie est fondée sur un postulat plus branlant encore : la capacité des citoyens à décider correctement. Qu’on y songe, la liste des qualités supposées de l’électeur est impressionnante : il est censé mettre à distance ses intérêts personnels, posséder un niveau correct d’information et des compétences minimales pour comprendre le fonctionnement du monde, raisonner de façon rationnelle et ne pas être influencé. Autant de conditions rarement ­(voire jamais) remplies, qui scellent la malédiction des démocraties : elles dégénèrent en démagogie puis en tyrannie, quand le meneur providentiel trouvé pour guider le peuple devient son maître.

En pratique, une bienfaisante hypocrisie parvenait jusqu’à présent à conjurer la malédiction, rapprochant notre régime de cette « aristocratie des talents » que Thomas Jefferson désignait comme forme de gouvernement idéale. Par le jeu d’élus moins représentatifs de la totalité de la population au sens statistique du terme qu’issus de certaines élites, par le décalage existant entre les programmes électoraux et les actions réelles, notre régime ressemble aux yeux de beaucoup à une oligarchie tempérée, sous contrôle distant d’un peuple qui n’y comprend pas toujours grand-chose (le sondage de la Fondation Jean-Jaurès montrant la diffusion des convictions complotistes constitue une effrayante confirmation des errements d’une partie non négligeable de l’opinion). Nous ressemblons beaucoup plus à une République (le pouvoir pour le peuple) qu’à une démocratie (le pouvoir du peuple). C’est souvent en dépit voire contre la majorité que sont prises les décisions : pensons à l’interdiction de la cigarette, à l’abolition de la peine de mort ou à la légalisation de l’avortement, qui n’auraient probablement réuni une majorité de votes en cas de référendum…

Mal armés pour résister aux sirènes d’un État nounou

Pourtant, le retour à une démocratie directe est devenu aujourd’hui le leitmotiv de nombreux groupes qui y voient une panacée politique capable de venir à bout des dérives des pouvoirs publics. On peut craindre que le retour à une emprise directe du peuple sur la politique d’où il avait été jusqu’à présent soigneusement écarté réactive au contraire la malédiction du régime. La montée en puissance de tribuns du peuple et démagogues en tout genre au cours des dernières élections en est la preuve la plus consternante : plus de 50 % des électeurs au premier tour de l’élection présidentielle française ont voté pour des programmes économiquement suicidaires et politiquement dangereux. L’État de droit est fragile et menacé de toutes parts. Alors que le monde est plus complexe que jamais, les enjeux scientifiques et technologiques vertigineux se mêlant à ceux de l’économie et de la société, notre démocratie connaît un retour des mécanismes d’expression directe qui en menace paradoxalement le fragile équilibre. Les citoyens sont particulièrement mal armés pour résister aux sirènes d’un État nounou qui déploie un totalitarisme rampant et aux vendeurs de solutions politiques miracle à base de collectivisations et de prédations.

Il existe deux façons d’y remédier. La première serait d’assumer un régime d’aristocratie des talents où la limitation du droit de vote des citoyens serait non pas fondée sur la richesse comme autrefois, mais sur les capacités cognitives. Les titulaires du brevet d’aptitude à la citoyenneté seraient pourvus du droit de vote. Une solution rigoureusement impensable, à présent que le suffrage universel est devenu une référence non négociable.

Faire de l’esprit critique une matière scolaire à part entière

La seconde solution est « la mise à niveau » des citoyens. Elle est la seule acceptable. Un réel gouvernement du peuple par lui-même suppose un peuple d’élite (ce que même Athènes, avec son petit nombre de citoyens, n’avait réussi qu’avec peine et pendant un temps très court). Les naïfs cours d’instruction civique ou de sensibilisation citoyenne sont comme une aspirine pour soigner un cancer. Pour refaire des Français des citoyens capables, pour la grande majorité d’entre eux, de discernement dans leurs choix électoraux, il faut faire un effort sans précédent de développement de ce que les économistes appellent le capital humain. Ce qui est une urgence économique compte tenu du développement de l’intelligence artificielle est donc aussi une urgence politique. Il faut développer massivement l’enseignement des humanités, faire de l’esprit critique une matière scolaire à part entière, repenser entièrement l’enseignement de l’économie, et plus généralement saisir toutes les possibilités à notre portée pour réduire les inégalités d’intelligence.

On connaît la phrase de Churchill, selon qui la démocratie est le pire des régimes à l’exception de tous les autres. S’il n’existe pas d’alternative acceptable au gouvernement du peuple par lui-même, il faut faire aujourd’hui le constat lucide de la nécessité de porter plus que jamais le peuple au haut niveau d’exigence qu’un tel régime suppose.


Publié dans Le Point

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