Dimanche 25 août un supermarché angevin a testé pour la première fois une activité 100% automatisé, en déléguant la gestion de ses caisses à des automates. Un choix forcé par la législation qui interdit aux grandes surfaces d’employer des humains après 13h un dimanche. Une ouverture aurait pu être anecdotique si elle n’avait pas suscité autant de remous et de haines. Sur place, plusieurs dizaines de manifestants étaient présents pour dénoncer un « gigantesque casse sociale ». En plus de vilipender les quelques clients curieux, ils se sont adonnés à saboter certaines machines pour ralentir la productivité. Une rage contre les machines qui n’est pas sans nous rappeler la révolte anglaise des luddites au XIXème siècle, provoquée par les coups de fouets reçus par Ned Ludd jugé trop lent par rapport aux métiers à tricoter aux yeux de son contremaître. S’en suivi un gigantesque mouvement de sabotage et de révolte contre la mécanisation. Une révolte qui aurait pu être évitée par un meilleur management et surtout une adaptation du métier en question à la mécanisation.

 

« Ne vous plaignez pas que le progrès technique détruise des emplois, il est fait pour cela » disait l’économiste Alfred Sauvy. C’est bien là l’apanage de chaque révolution technologique que de faire disparaître des métiers : poinçonneur, réveilleur, cocher, copiste, porteur d’eau, placeur de quilles, marchands de chandelles ou encore crieur sont autant de professions qui ont leur place dans un musée plutôt que dans une entreprise. Selon les études prospectives, ce sont plus de 40% des métiers actuels qui présenteraient un fort risque de remplacement par la machine. Parmi ceux-là, le métier de caissier est considéré comme étant en voie d’extinction. Dans une étude publiée en 2018, nous avons estimé à l’institut Sapiens que ses effectifs ont diminué de 15% en 15 ans et qu’il pourrait totalement disparaître en 2050. Quand certains cherchent à empêcher la disparition d’un métier aliénant classé parmi l’un des plus pénibles de France par la DARES, nous devons au contraire accélérer sa disparition et nous préoccuper du sort des employés plutôt que celui de l’emploi en question

La fatalité n’est pas au chômage technologique. John Maynard Keynes jugeait dans sa « lettre à mes petits-enfants » que ce chômage particulier était un fléau qui minerait nos sociétés modernes. Pour lui, il était généré par la distance et le retard existant entre la rapidité du progrès technologiques et la vitesse de réforme et de transformation des structures du marché du travail. On ne pourra favoriser l’émergence de nouveaux emplois et s’adapter à la révolution en cours si on joue la carte de l’immobilisme. Par exemple, si le travail dominical avait été totalement autorisé sans contrainte horaire lors de la loi de 2015 ce sont des humains qui auraient tenu les caisses ce jour-là après 13 heures et non des machines.

 

Depuis cet épisode, de nombreux députés ont fait part de leur volonté de restreindre le recours aux robots dans la grande distribution. C’est une erreur. L’Histoire nous enseigne que lorsqu’une technologie concurrence un humain, elle sera mécaniquement amenée à le remplacer un jour ou l’autre. Même Karl Marx mettait en garde contre cette volonté interventionniste en prophétisant que « la technologie reste plus forte que les technostructures juridiques et politiques ». Plutôt que de chercher à endiguer la vague, il faut au contraire l’accompagner.

 

La meilleure politique publique à développer dans ce cas est celui du libre accès à la formation professionnelle à tous, tout le temps. De nombreuses expérimentations nous montrent que les personnes occupant un métier de caissier font d’excellentes commerciaux après une légère formation. Ces professionnels ont des compétences implicites très importantes : forte résilience, analyse des préférences de consommation ou encore capacité d’empathie. Une formation personnalisée déployée à leur encontre leur permettrait de recycler ces compétences en les propulsant ainsi d’un métier en voie d’extinction vers un emploi en plein développement. Permettre à chacun de se mettre à jour face aux progrès technologiques constitue la meilleure assurance à offrir contre le chômage technologique.

En plus de la nécessaire évolution de notre système de formation, nous devons également nous débarrasser de certains totems pour favoriser l’émergence de nouveaux emplois : en finir avec le sacre du diplôme qui fige le destin d’une personne dans les premières années de sa vie ; en terminer avec le culte du temps de travail, qui standardise les carrières en imposant à chacun de fournir le même volume horaire de travail sans s’intéresser à la productivité ou à la réalisation effective des tâches ; ou encore faire drastiquement évoluer le dialogue sociale en permettant l’émergence d’un syndicalisme de construction qui sera le plus à même d’accompagner la révolution numérique et non tenter de la freiner.

La vague d’innovation et de progrès technologique qui se présente à nous est extraordinaire. On ne pourra en tirer les meilleurs bénéfices que si l’on arrive à faire évoluer nos principes et nos paradigmes sociaux.


Publié dans les Echos

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