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Robinhood, vraiment un Robin des bois ?

Publié le 17 février, 2021
Rédigé par Philippe Alezard

Robin des Bois est de retour et, avec lui, une armée de petits porteurs qui va s’en prendre aux usurpateurs du pouvoir financier, au Jean sans Terre des marchés, les fonds d’investissement vendeurs à découvert. Robinhood et son armée de hors la loi, les WallStreetBets, WSB, vont ridiculiser le nouveau shérif de Nottingham, à savoir, Wall Street. C’est Main Street contre Wall Street.

Robinhood, créée en 2013, est une plateforme de trading qui souhaite démocratiser l’accès aux produits financiers par le biais d’un outil extrêmement simple, « gratuit » et accessible via un téléphone portable. On reviendra plus loin sur la « gratuité » du service. L’objectif est de réunir un maximum de petits porteurs. Ceux-ci pourront se voir offrir l’opportunité d’acheter tout type d’action ou d’option grâce au trading on margin.

Pour le client, le trading sur marge consiste en l’ouverture d’un compte de marge avec lequel il va payer seulement un pourcentage de l’actif qu’il souhaite acheter. Il emprunte la différence à son broker, en l’occurrence Robinhood, qui agit de fait comme un préteur et l’actif détenu agit comme le collatéral de sécurité. C’est l’effet de levier qui permet de multiplier les gains mais également les pertes. C’est là qu’interviennent les fameux appels de marge, quand l’actif prend le sens contraire de votre « pari ». Dans ce cas, pas d’autre choix que de créditer à nouveau le compte de marge ou de sortir à perte son achat.

Reddit est un site web communautaire partageant tout type d’actualité par le biais de forums, des subreddits, dont l’un des plus actifs actuellement, visant à lutter contre des marchés financiers et leurs spéculateurs, est WallStreetBets (WSB).

Avec la pandémie du Covid et les confinements, Robinhood et WallStreetBets, ont connu une progression en miroir avec chacun plus de 3 millions d’utilisateurs supplémentaires. Selon une étude de Envestnet Yodlee[1], une grande partie du fameux stimmy check, chèque de stimulus de 1200 $ versé par le gouvernement américain, s’est retrouvée massivement investie sur les marchés financiers et en grande partie par le biais de Robinhood qui est devenu le bras armé de WSB.

Sur la base des derniers chiffres publiés[2] en juin 2020, Robinhood comptait 13 millions de clients, et était devenu le premier broker américain, loin devant les anciens leaders, avec une moyenne journalière de 4,3 millions de trades. Main Street va pouvoir prendre sa revanche sur Wall Street. Les 99 % vont enfin pouvoir prendre le pouvoir des fameux 1 %. La communauté WSB a une cible, les fonds vendeurs à découvert, et s’est donné un objectif noble : sauver GameStop.

GameStop[3], fin 2020, c’est un peu plus de 5 500 magasins de vente de jeux vidéo (contre 7 535 fin 2017), dont 413 en France sous l’enseigne Micromania. Pour la petite histoire, la France est le pays le plus important en nombre de magasins pour la société, hors États-Unis. L’enseigne passe de 23 000 employés en 2017 à 14 000 en 2020. Le chiffre d’affaires est en baisse chaque année et le résultat d’exploitation négatif. Le business model souffre face aux plateformes de jeux en ligne et face aux ventes en lignes, et semble, sinon voué à l’échec, du moins bien mal en point. Logiquement, un certain nombre d’acteurs, dont c’est le métier, s’était ainsi positionné à la vente sur le titre. Parmi eux, Citron Capital et Melvin.

Les risques du short selling, la vente à découvert, sont infinis, contrairement à un achat. Un titre que vous achetez 20 $ ne peut perdre au maximum que 20 $ ; a contrario, les pertes en short selling peuvent en théorie monter à l’infini. Ce risque impose aux vendeurs à découvert de couvrir le risque en rachetant leur position, à un niveau défini, ou en achetant des options d’achats. J’ai déjà eu l’occasion de définir les bénéfices et inconvénients de la vente à découvert ainsi que son intérêt pour le marché[4].

La communauté WSB veut conduire ces vendeurs à découvert à perdre beaucoup d’argent en les forçant à se racheter. Par le biais de Robinhood, elle se met à acheter massivement le titre GameStop, notamment par le biais d’options d’achat, ce qui amplifie d’autant plus les achats sur le titre GameStop. Le 22 janvier, ce sont plusieurs millions d’acheteurs qui entrent simultanément dans le casino avec l’argent public distribué par le gouvernement américain. L’action GameStop s’envole de 42 $ à 150 $ en deux séances.

Le mercredi 27 janvier, les WSB trouvent un soutien de poids, Elon Musk, dont la haine envers les vendeurs à découvert n’est plus à démontrer. Par un simple tweet, « Gamestonk »[5], il fait exploser le titre, qui va coter un plus haut à 483 $ le jeudi 28 janvier. Il faut dire que l’excentrique patron de Tesla est un grand spécialiste du genre, s’amusant à faire exploser les cours du Dogecoin,  du Bitcoin et malgré lui de Signal.

Citron Capital a jeté l’éponge dans la bataille, dès le 21 janvier, y laissant au passage quelques belles plumes. Autre acteur fortement impacté, Robinhood lui-même, qui s’est trouvé pris à son propre piège. Car l’histoire est bien plus complexe que ce que pouvaient imaginer les « militants » de WSB. Robinhood est une plateforme de trading mais pas un market maker. Pour accéder à la place boursière du NYSE, New York Stock Exchange, Robinhood doit passer par un market maker.

En l’occurrence, il s’appuie sur Citadel, un des principaux market makers mondiaux et actionnaire de Melvin. Ce même Melvin, vendeur à découvert de GameStop, qui devra être recapitalisé par Citadel, à hauteur de 2,5 milliards de dollars.

Robinhood, comme toute société, a besoin de revenus pour vivre. Or le trading sur sa plateforme est dit « gratuit ». Tout le monde sait que lorsqu’un service est gratuit, c’est que l’utilisateur du service est le produit. Rappelons-nous que le service « offert » est le trading sur marge. Les sources de revenu pour Robinhood sont directement liées à ce type de trading.

La première de ces sources est le taux d’intérêt appliqué aux emprunts pour acheter l’actif. C’est un écart qui est appliqué entre le vrai prix de l’action cotée sur le marché et le prix auquel va l’acheter le client Robinhood. Ce que l’on appelle le spread.

Ensuite, puisque le client ne possède qu’une partie de l’actif, l’actif lui-même est détenu par Robinhood, qui peut le prêter, moyennant un intérêt, aux hedge funds ou tout autre investisseur qui souhaite le vendre à découvert, drôle d’ironie.

Robinhood offre un abonnement premium, qui constitue une source supplémentaire de revenus.

Et enfin, nous sommes dans le monde du numérique et du big data. Les millions d’utilisateurs de la plateforme passent des millions d’ordres d’achat et de vente d’actions et d’options. Robinhood vend ce flux aux market makers, comme Citadel et autres fonds de trading haute fréquence. Les robots de ceux-ci vont l’analyser, le décrypter afin d’en extraire un comportement et ces mêmes robots vont se placer quelques millièmes de seconde avant afin de tenter d’anticiper la demande. Ces millions d’aller-retour de quelques centimes par jour font des milliards de dollars à la fin du mois. Selon le Wall Street Journal[6], Citadel aura été le principal gagnant de l’affaire GameStop. 30 % des flux de trading sur GameStop ont été traités par Citadel. Autant dire que la société pouvait facilement recapitaliser Melvin.

En apportant sur le marché ces millions d’ordres, les WSB vont faire s’envoler la volatilité intraday et implicite. Et là, vont entrer en jeu tous les fonds spécialisés dans l’arbitrage et la gestion de cette volatilité. D’un autre coté, ces mêmes WSB achetant des millions d’actions ou d’options GameStop vont, par ailleurs, créer un risque de contrepartie. Il n’y aura peut être pas assez de vendeurs au moment de la livraison des actions.

C’est là qu’interviennent les appels de marges. Les volumes d’actions mis en jeu pour la livraison quotidienne, ainsi que la volatilité de celles-ci, font que Robinhood fait face à un manque de liquidité le soir lors de la compensation. Alors Robinhood veut bien être Robin des Bois tant qu’il gagne de l’argent, mais quand cela risque de le mettre en péril, l’histoire est toute autre. Il doit se protéger, et pour cela pas d’autre solution que de limiter les achats de ses clients. Le 28 janvier, la communauté est informée que l’accès aux titres GameStop est suspendu. L’action passe dans la journée de 483 $ à 161 $.

Une fois encore, les premiers gagnants, et surtout les gagnants à coup sûr, sont le market maker, Robinhood et les fonds qui étaient investis sur le titre GameStop, qui eux, connaissent et maîtrisent les règles de Wall Street. Certes, de nombreux WSB ont gagné dans cette opération, mais d’autres ont perdu beaucoup d’argent ou vont en perdre encore beaucoup. À l’heure où j’écris cet article, l’action GameStop vaut 50 $. Que vont devenir tout ceux qui, dans l’euphorie, ont acheté à 200, 250 ou 400 $ ?

L’industrie financière, comme son nom l’indique, est une industrie, avec ses règles, ses codes, sa régulation. C’est probablement l’industrie, avec le nucléaire et le domaine de l’aérien, la plus réglementée au monde. Elle n’est ni bonne ni mauvaise : il n’y a pas d’un côté les gentils et de l’autre les méchants. Ce n’est pas le lieu pour des insurrections ou autre révolutions. Vouloir à tout prix faire s’envoler GameStop, BlackBerry, Nokia et quelques autres sociétés cibles de WSB n’a strictement aucun intérêt pour lesdites sociétés. L’intérêt est purement spéculatif pour WSB, chose bien singulière quand ses membres prétendent dénoncer cette même spéculation.

Il y a des régulateurs, des faiseurs de lois que nous élisons démocratiquement. C’est à ce niveau que la finance doit être règlementée et jugulée si nécessaire. Mais gare aux pompiers pyromanes. C’est le politique qui fait l’économie, et c’est l’économie qui influe sur la finance et non l’inverse. Or, depuis des années, le politique a démissionné de sa fonction en choisissant la facilité du « quoi qu’il en coûte ». Certes la pandémie méritait un traitement économique et financier spécifique, du fait de la mise en confinement de toutes les activités, mais les torrents de liquidité viennent hypertrophier des actifs qui lévitent déjà dangereusement en bulles. Les marchés financiers ont perdu toute notion de valeur, toute rationalité. La théorie de l’efficience du marché, chère à Eugène Fama, est définitivement obsolète. C’est devenu un immense casino ouvert à tout type de pari, pris en fonction de tel ou tel tweet. Les transactions sont déconnectées de la valeur sur laquelle portent ces transactions. Alors que l’économie mondiale connaît son plus fort ralentissement, le cours de toutes les matières premières explosent par rapport à leur prix d’avant crise, le pétrole, l’or, l’argent, le cuivre, mais également le coton, le café, le soja, le blé. Tous les indices boursiers battent record sur record.

L’hélicoptère monnaie budgétaire américain a permis, une fois de plus, de confirmer l’effet Cantillon. L’inflation se loge au plus près de l’injection monétaire.

Cette affaire Robinhood est très révélatrice de l’ère dans laquelle nous sommes projetés. Une ère où Darwin et Schumpeter n’ont plus de place. Les économies de tous les grands pays se sont figées, il y a maintenant plus d’un an. Depuis 2008, elles étaient déjà sous respirateur monétaire. La pandémie a pérennisé cet état végétatif. Personne n’osera débrancher les perfusions, pire, chaque jour on augmente les doses de dollars ou d’euros. Madame Lagarde, d’un côté, parle de bazooka monétaire, et du côté du Président Biden, fraîchement élu, les enchères sont ouvertes. Ce ne sont pas 3 %, 5 % ou 7 % mais l’équivalent de 9 % du PIB qui se déversera sur les États-Unis avec toujours les mêmes effets, dont le creusement des inégalités.

Ce creusement des inégalités, cette ségrégation entre ceux qui ont accès aux richesses et les autres, se cristallise sur les réseaux sociaux. Les institutions, les gouvernements, les démocraties ont déjà été mis à mal, les garde-fous ont tous sauté les uns après les autres. Les femmes et hommes politiques, malheureusement, usent et abusent de ces réseaux. Durant les quatre dernières années, Donald Trump a répandu ses fake news à longueur de journée. Quand Robinhood suspend l’accès au marché, Elisabeth Warren et Bernie Sanders sautent sur l’occasion, traitant le marché et l’économie de « rigged game ».  Le domaine de la finance, qui se pensait peut-être à l’abri, ne l’est plus. Une communauté, un influenceur peuvent déstabiliser un système dont l’équilibre est déjà plus que précaire.

La science, la raison doivent reprendre la place qui est la leur. Celle de pilier du développement. Elles ont montré qu’elles pouvaient vaincre, en quelques mois, un ennemi planétaire qui s’en prenait à toute notre espèce. Elles devront être accompagnées et encadrées par le politique qui devra également retrouver la raison et le courage de mettre fin à des années d’errements économiques afin de donner l’impulsion nécessaire à une juste répartition des richesses.


[1] https://www.cnbc.com/2020/05/21/many-americans-used-part-of-their-coronavirus-stimulus-check-to-trade-stocks.html

[2] https://www.businessinsider.fr/us/robinhood-june-darts-beat-td-ameritrade-schwab-amid-market-volatility-2020-8

[3] https://news.gamestop.com/financial-information/fundamentals/balance-sheet

[4] https://www.contrepoints.org/2020/03/24/367289-interdiction-de-la-vente-a-decouvert-la-fausse-bonne-idee

[5] https://www.businessinsider.fr/us/gamestop-stock-price-elon-musk-gamestonk-tweet-extends-trading-rally-2021-1

[6] https://www.wsj.com/articles/gamestop-frenzy-puts-spotlight-on-trading-giant-citadel-securities-11612089000

Publié dans: Analyses

Étiqueté: Finances

auteur de la publication

Philippe Alezard

Philippe Alezard

Ingénieur Télécom et ancien élève de l'Institut de Haute Finance, il est le Président de Fipal, société de trading de produits dérivés indiciels. Fipal développe sa propre technique et ses...

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