Confrontés à de profondes mutations technologiques et numériques, les métiers sont appelés à se transformer. Pas nécessairement à disparaître : selon des études convergentes, seulement 10 % des emplois cumulent les vulnérabilités qui les conduiraient à être balayés par la montée en puissance du digital et de l’intelligence artificielle (IA). Il nous faut cependant aller plus en détail et ouvrir les boîtes noires si l’on veut mieux connaître le futur de nos économies. L’échelle des tâches à accomplir est plus pertinente que celle des métiers. En changeant la focale, on se rend compte que 40 % des emplois seront bouleversés par la modification des tâches qui les constituent.

Historiquement, ce sont d’abord les tâches manuelles et répétitives, qui ont tour à tour été mécanisées puis robotisées. Aujourd’hui, des emplois fortement qualifiés sont également concernés. Ce qui nous invite à repenser notre logiciel selon les notions de substituabilité et de complémentarité avec la machine et son ferment numérique. Ce qui rend une tâche manuelle ou intellectuelle automatisable à l’heure du digital, c’est avant tout son caractère répétitif. À l’inverse, les tâches préservées de l’automatisation sont celles qui requièrent de la créativité, du sens artistique, ou de l’intelligence sociale et du contact humain.

Prenons un professeur d’université : il découvre en fin d’année que certains élèves ont compris ce qu’il enseignait, alors que d’autres… moins. Une standardisation de tests, corrigés automatiquement et sans vertu de sanctions, pourrait permettre d’identifier à la fin de chaque cours les difficultés de compréhension et ceux qui les éprouvent, et de consacrer un peu plus de temps à ceux qui ont du mal. Il y aurait ainsi complémentarité entre l’homme et la machine. Les exemples médicaux sont également très illustratifs : le big data et l’IA permettent un « débroussaillage » du diagnostic et des modes de traitement, laissant plus de temps à chercher la meilleure prise en charge en interaction avec le patient et son vécu. Là encore, comme un Janus bifrons [à deux têtes opposées, ndlr], l’ère numérique ouvre la perspective d’une coupe claire dans les coûts et personnels.

Comme tout processus de destruction créatrice, la digitalisation de l’économie, tout en fragilisant certaines catégories d’emplois ou de tâches, en fait émerger de nouvelles. Or, les tâches créées ne se substitueront pas à celles qui seront détruites, ni en compétences requises, ni en positionnement sur la chaîne de valeur, ni même en répartition géographique. Les incertitudes sont prégnantes et l’on ne peut connaître la place et la nature des métiers appelés à émerger, même s’il est usuel et pratique – d’invoquer quelques marottes. Dans ce contexte incertain, la formation tout au long de la vie est d’une importance majeure, comme transition d’une forme de capital humain (substituable par la machine) vers une autre (complémentaire des nouvelles perspectives technologiques).

C’est un euphémisme de dire que notre système de formation continue est perfectible : il exclut les moins diplômés, les seniors et – cruelle ironie – ceux qui sont à l’écart du marché du travail. Il doit profondément se réformer, notamment face aux exigences de l’IA et des nouvelles formes de robotisation. L’annonce, par le Président de la République, d’un plan d’investissement consacrant 15 milliards d’euros à cette gageure témoigne d’une prise de conscience des enjeux. Mais, nous en savons encore assez peu sur l’utilisation réelle de ces moyens et leur impact macroéconomique.

Un choc technologique a été identifié, touchant 3 millions de personnes, soit 10 % des actifs (ceux dont les emplois sont réellement menacés). Un choix d’allocation des moyens a été proposé : une formation à temps plein durant six mois qui permettrait de compenser l’obsolescence des qualifications. Les effets macroéconomiques d’une telle réforme sont massifs : pour un investissement de 15 milliards d’euros, les gains en termes de PIB seraient de 2,5 % à long terme, soit plus de 60 milliards. Ces résultats sont concordants, quels que soient les modes de remplacement des revenus durant la formation, maintenus par l’effort public ou par l’épargne individuelle. Ainsi, les gains sur longue période sont de plus de 4 euros par euro investi ! Certes, tout cela suppose la mise en oeuvre de programmes de formation pertinents et performants. Mais une conception volontariste de la formation professionnelle, notamment pour ceux qui seront malmenés par les mutations du siècle, est gagnante.

Les changements technologiques vont s’étendre au sein de nos économies. En revanche, que ces perspectives soient porteuses de possibilités vertueuses ou d’un sombre remplacement de l’humain par la machine dépend de ce que nous saurons en faire collectivement. Former, y compris en cours d’existence, face à l’incertitude et aux chocs technologiques est la priorité. Cela suppose une remise à plat massive des systèmes de formation et un investissement conséquent : la croissance économique comme la cohésion sociale nous poussent à le faire.


Publié dans La Tribune

Une pensée sur “Repenser la formation professionnelle face à la transition digitale”

  1. « consacrer un peu plus de temps à ceux qui ont du mal », et même avec beaucoup plus de temps c’est impossible avec ceux qui sont bouchés à l’émeri* !

    * qui ralentissent considérablement les autres élèves . . .

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