A la veille des élections européennes, nous avons voulu introduire le thème de l’énergie dans le débat. Sujet important mais, de notre point de vue, trop peu présent. Les problématiques énergétiques actuelles sont trop souvent perçues comme anxiogène et passionnées. A l’heure d’une prise de conscience globale des grands enjeux environnementaux et de craintes d’épuisements de ressources naturelles, il est primordial de discuter de ce sujet à travers le prisme scientifique, rationnel et sans que l’émotion ne l’emporte sur la raison.

Ainsi, à l’occasion de la sortie de la note de Philippe Charlez (expert Sapiens en questions énergétiques), nous avons organisé une conférence-débat  (« Quelles énergies pour l’Europe ? ») en partenariat avec Sciences Po Alumni. Notre objectif était d’allier les positions des experts du domaine et les propositions des principaux partis politiques engagés dans les élections européennes.

Cet événement était composé de 3 parties. Dans un premier temps, Philippe Charlez, a présenté les grandes lignes de son rapport (« L’énergie, un projet structurant pour l’Europe ») puis, dans un second temps 5 experts du domaine de l’énergie ont discuté des grands enjeux actuels : Brice Lalonde (ancien Ministre de l’Environnement), Carole Mathieu (responsable des politiques européennes de l’énergie et du climat de l’IFRI), Jean-Pol Poncelet (ancien Ministre belge de l’Energie) et Philippe Charlez. Enfin, les représentants des 6 principales listes engagées dans les européennes ont exposé leur programme énergétique pour l’Europe et les ont confronté : Jean-Marie Brom (La France Insoumise), Jean-François Debat (Parti Socialiste), Jean-Yves Grandidier (Europe Ecologie Les Verts), Christophe Grudler (La République En Marche), Hervé Juvin (Rassemblement National) et Cristina Storoni (Les Républicains). Les échanges étaient modérés par Jean-Marc Vittori (éditorialiste aux Echos).

 

1ère partie : table ronde d’experts

Philippe Charlez : la transition énergétique n’est pas seulement environnementale, elle repose sur 3 piliers complémentaires : le climat, la sécurité énergétique et la compétitivité de l’économie. Pour faire simple, l’énergie doit posséder 3 qualités : elle doit être propre, disponible et abordable. La France est en tête de classe européenne avec 53% de fossiles et 4.8 kgCO2/hab (soit 2 fois moins que l’Allemagne). Dans le domaine de l’énergie tout est une question d’échelle. Prenons l’exemple de l’hydrogène, cela fait bien longtemps que nous savons la produire mais si demain nous voulons remplacer l’ensemble du carburant consommé en France par de l’hydrogène il faudrait construire 62 nouveaux réacteurs nucléaires ou 125 000 éoliennes de 2MW…

 

Brice Lalonde : Aujourd’hui, l’Union Européenne ne représente que 11% des émissions mondiales mais il n’y a pas de consensus dans la politique européenne de l’énergie, il y a 28 politiques européennes de l’énergie. En France la question du nucléaire est compliquée, nous sommes obligé de garder l’énergie nucléaire pour le moment mais il va falloir trouver des solutions concernant le traitement des déchets. Le problème numéro 1 c’est le charbon, c’est une énergie extrêmement polluante. Nous devons prendre exemple sur le Royaume-Uni qui a diminué ses émissions de 25% en passant du charbon au gaz.

 

Carole Mathieu : Nous devons développer des infrastructures d’interconnexions entre les Etats membres pour faciliter les échanges : jouer sur la complémentarité entre les mix énergétiques nationaux dans le but de conduire cette transition énergétique à moindre coût. Certes le numérique est un grand consommateur d’énergie mais il faut aussi penser aux nombreuses économies d’énergie qu’il nous apporte. En effet, le pilotage des ressources ainsi que la rationalisation de la consommation énergétique représentent de véritables gains d’énergies. Enfin, dans tous les scénarios, l’objectif est de réduire nos émissions de gaz à effet de serre, notamment en décarbonant le mix électrique, ce qui est plus facile à faire que pour le transport.

 

Jean-Pol Poncelet : Si aujourd’hui il y a 28 politiques européennes de l’énergie c’est parce qu’il y a des velléités nationales mais aussi à cause du traité de Lisbonne (2009) où il est écrit que le choix des sources d’énergies et la base de la politique énergétique dépendent des Etats membres (Article 194). Le marché des renouvelables a été affecté par de nombreuses subventions qui ont distordu la concurrence. Concernant la récente décision de la Belgique de sortir du nucléaire, il est impossible de remplacer le nucléaire (qui assure 50% de la production électrique en Belgique) en 6 ans par du renouvelable.

 

2ème partie : politiques

Christophe Grudler (La République En Marche) : Notre seule chance de réduire nos émissions est l’innovation. C’est elle qui nous permettra de réaliser une transition énergétique en accord avec la croissance économique. Pour le mix énergétique il faudra moins d’énergies fossiles, moins de nucléaire et davantage d’énergies renouvelables. La transition écologique sera financée par la Banque Européenne du Climat. Le grand plan énergétique des bâtiments correspond à des économies d’énergies et donc à une baisse de la production. Il faut fixer un prix plancher à la tonne de carbone (aujourd’hui en France c’est 44€ la tonne alors que c’est moins d’1€ en Pologne).

 

Jean-Marie Brom (La France Insoumise) : Il est impossible de garder nos niveaux de croissance et dans le même temps de réduire nos émissions de gaz à effet de serre. Nous devons donc sortir du « dogme de la croissance économique » afin de mieux protéger l’environnement. Nous devons sortir du nucléaire et des énergies fossiles et pour cela nous devons changer notre système économique. Il ne faut pas développer le marché du carbone, mais il faut développer les taxes (protectionnisme environnemental) pour les frontières de l’UE mais aussi intra-UE. La première chose à faire est de supprimer l’article 194 du Traité de l’UE (qui énonce le fait que chaque pays est souverain en matière énergétique), il faut un consensus européen de l’énergie.

 

Cristina Storoni (Les Républicains) : La politique de transition énergétique doit être basée sur 3 piliers : le pilier climatique, social et économique. Nous ne devons pas sacrifier le progrès technique et social afin de réaliser la transition écologique. Notre objectif est de réduire les émissions de CO2 et de réduire notre dépendance envers les énergies fossiles mais il faut le faire en minimisant le coût pour les citoyens. Cela pose donc de nombreuses questions : les moyens de financement, la bonne affectation coût-efficacité mais cela pose aussi le problème de la méthode. Enfin les actions doivent être menées avec le principe de la subsidiarité : au niveau où c’est le plus efficace ; je ne veux pas opposer le niveau national et européen, la transition énergétique se fera dans cette complémentarité. Pour Les Républicains la priorité numéro 1 est la neutralité carbone en 2050. Nous souhaitons l’émergence de véritables champions européens de l’énergie, ce qui n’est pas possible avec le droit de la concurrence actuel que nous souhaitons donc réformer.

 

Jean-Yves Grandidier (Europe Ecologie Les Verts) : La transition énergétique demande des investissements dans le temps long. C’est pour cela que nous avons besoin d’une Banque Européenne du Climat afin d’investir à long terme. Cela nous permettra de produire à des coûts acceptables et de faire des économies sur le budget des ménages. La priorité c’est la rénovation énergétique de l’habitat. Aujourd’hui ce qui va se développer au niveau de l’énergie ce sont les énergies renouvelables et en particulier, pour la production électrique, le solaire et l’éolien. Ces sources d’énergies pourraient représenter 80% de notre mix énergétique d’ici 2050-2060.

 

Hervé Juvin (Rassemblement National) : Pour le Rassemblement National, il existe 3 idées structurantes : nous ne croyons pas que la politique de concurrence et de privatisation soit la bonne, il faut garder le nucléaire (c’est un gage de puissance et de souveraineté) et il faut augmenter le prix de la tonne de CO2 afin que les bénéfices aillent à ceux qui entretiennent les végétations et les capteurs de CO2 (les agriculteurs). De plus, il existe des situations où importer un produit qui vient de l’autre bout du monde coûte moins cher que acheter aux producteurs locaux … Nous devons inverser le coût de la proximité et arrêter d’importer des produits que nous produisons sur place. Enfin, les politiques énergétiques fortes sont étatiques : si nous avons des Etats faibles nous ne ferons pas les bons choix.

 

Jean-François Debat (Parti Socialiste) : Pour réussir la transition énergétique il faut surtout économiser de l’énergie et puis après, changer le mix énergétique. Dans une économie de marché la maîtrise publique c’est deux choses : le prix et la règle. Dans le domaine de l’énergie si nous voulons vraiment aller vers la transition il faudra utiliser les prix et les règles. Pour le prix par exemple c’est donner un prix au carbone pour orienter les décisions des acteurs (un prix croissant et prévisible de manière à formuler les anticipations des agents économiques).

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