Dans une chronique publiée en septembre 2019, j’avais défendu l’idée qu’il était temps d’en finir avec les dérives du tourisme de masse. La crise actuelle est l’occasion rêvée d’ajouter à ces réflexions quelques éléments sur la façon dont pourrait s’accomplir la mutation vers un nouveau modèle, sans nier les difficultés économiques et philosophiques qu’elle poserait.

Le ravissement avec lequel nous avons, par écran interposé, redécouvert les sites vidés des hordes de visiteurs nous a fait comprendre que la foule ne pose pas seulement problème parce qu’elle dégrade les sites. Elle neutralise aussi en quelque sorte l’intérêt même de la visite, transformée en rite vide de sens et en inconfortable procession. Qui osera dire l’ennui de ces expositions parisiennes où, avec un billet obtenu de haute lutte et réservé longtemps à l’avance, on doit pourtant se battre pour découvrir un coin de tableau et n’apercevoir les toiles qu’en mode stroboscopique, tant le flux des visiteurs nous empêche de faire halte? Dans ces moments où l’on aimerait avoir le temps de la contemplation et de la méditation on se sent, comme chantait Édith Piaf «perdu parmi ces gens qui (nous) bouscule, (…) emporté par la foule qui nous traîne…»

La distanciation sociale imposée par les nouvelles règles sanitaires impose une opportune remise à plat de l’industrialisation de la culture. Il faudra d’abord avoir le courage de rompre avec la logique de la fréquentation. Devons-nous vraiment nous réjouir que le Louvre ait vu passer en 2019 près de 10 millions de visiteurs, quand on sait combien la visite y est généralement rendue pénible par l’affluence? L’érection de la fréquentation en critère principal de performance n’est-il pas une façon hypocrite de cacher la logique financière derrière un pseudo-objectif de démocratisation de la culture? L’idée selon laquelle la culture n’aurait de sens qu’à proportion du public qu’elle draine est l’une des plus toxiques qui soit. Elle a poussé les gestionnaires de sites (qui n’en sont plus les «conservateurs», on le notera, mais justement ceux qui sont chargés de faire fructifier ces actifs particuliers que sont les œuvres) à favoriser par tous les moyens l’accroissement des flux de visiteurs.

Depuis soixante ans, la baisse du coût du transport et le perfectionnement des circuits de visite ont permis l’apparition de gigantesques migrations touristiques. Il faut y mettre fin, et pas seulement pour des raisons de réduction d’émission carbone. La vérité, c’est qu’elles traduisent moins une boulimie de découverte culturelle qu’une sorte de réflexe grégaire qui fait qu’on rejoint les grappes de voyageurs pour aller «faire» telle destination obligée. Le tourisme, on peut le craindre, est plus une façon de se fuir soi-même que d’aller vers les autres ; il correspond plus à l’errance aveugle provoquée par l’indigence culturelle qu’à un périple initiatique dont on ressort enrichi. Dans sa forme la plus caricaturale, le tourisme, pour le dire brusquement, est une façon (inefficace) de se désennuyer.

Quelle forme pourrait prendre ce tourisme du XXIe siècle débarrassé de ses dérives actuelles? Il pourrait passer d’abord par une déconcentration des flux au profit de mille et un lieux aujourd’hui moins fréquentés. Pour qui cherche la rencontre de l’autre, le ressourcement ou l’étonnement, la France recèle des trésors inépuisables. L’été 2020, où nous serons tous obligés de rester dans notre pays, pourrait être le moment de cette découverte.

Mais on ne peut pas imaginer que les grands lieux touristiques ne continuent pas d’attirer en priorité les voyageurs. Rome, Florence ou Athènes offrent au visiteur ce que l’on ne trouvera nulle part ailleurs. Ce que ces sites doivent comprendre, c’est que si la réduction du nombre de visites commence par un sacrifice financier, car elle implique la réduction des recettes associées, il s’agit en réalité d’une opération rentable à long terme. Le développement durable du tourisme passe par la réduction des flux de visiteurs.

Il devrait être possible grâce à la réalité virtuelle de donner accès à ces sites sans être obligé de s’y rendre. Cela permettrait d’améliorer la démocratisation de l’accès aux monuments et aux œuvres en évitant l’impasse de la congestion.

Pour limiter le nombre de visiteurs physiquement présents devant l’œuvre, plusieurs options sont imaginables. La sélection par l’argent serait le moyen le plus simple: on met en place des droits d’entrée supplémentaires qui réduisent drastiquement le nombre de visiteurs. Cette solution n’est évidemment pas admissible. Néanmoins, il faut sans doute avoir le courage de dire que voyager coûtera plus cher demain, ne serait-ce que pour mieux prendre en compte le coût d’entretien des sites et de compensation des émissions carbonées.

Une solution plus applicable: chaque site pourrait instituer des créneaux de visite, sur réservation préalable, comme cela est déjà fait dans certaines expositions, mais en nombre beaucoup plus restreints pour redonner un réel confort à celui qui y est admis. Une ville comme Venise établirait un nombre de visiteurs maximum. La piazzetta regagnerait en beauté romantique ce qu’elle perdrait en affluence. Plutôt que d’avoir l’impression d’être dans une sorte de Disneyland sur lagune, le badaud qui y déambule pourrait à nouveau rêver qu’il aperçoit Casanova s’évadant de la prison des Plombs ou qu’il croise Aschenbach poursuivant le jeune Tadzio.

Amusons-nous aussi à évoquer une sélection sur les connaissances qui aurait l’avantage de ne pas donner la priorité aux nantis. Avant la visite d’un site, les personnes majeures devraient lire au préalable des documents et répondre avec succès à un test en ligne. Munis de ce «visa», ils auraient le droit de postuler à un accès. Si l’on en croit Proust («j’ai assez rencontré de gens du monde pour savoir que ce sont eux les véritables illettrés, et non les ouvriers électriciens»), les plus aisés n’y seraient pas favorisés… Cette solution, il est vrai, rend impossible la rencontre fortuite et le choc avec une œuvre dont la beauté inconnue nous attire. C’est pourtant l’un des plus beaux mystères de l’art en général.

On peut imaginer bien des systèmes de quotas et de limitation des places, mais le vrai changement devra être celui de nos mentalités. Nous devons changer de conception du tourisme. En voyageant collectivement moins, nos séjours gagneraient en qualité ce qu’ils perdraient en quantité. Refaisons du voyage d’agrément un moment préparé avec soin, une expérience esthétique et intellectuelle sacrée (au sens étymologique: «séparée») en marge de notre vie quotidienne et propre à nous nourrir en profondeur.


Publié dans le Figaro

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