Les voix se multiplient pour évoquer l’idée d’un démantèlement des Gafa. Il leur est reproché de tuer l’innovation et de menacer les pouvoirs régaliens. Si ces appels ont le mérite de susciter un utile débat sur l’évolution d’Internet et de notre société numérique, gardons-nous d’apporter des solutions hâtives qui utiliseraient les raisonnements calqués sur l’économie d’hier pour répondre aux problèmes de l’économie d’aujourd’hui.

Il n’est d’abord pas certain que briser les Gafa soit aujourd’hui la meilleure façon d’encourager l’innovation. On peut légitimement se demander si l’économie des plates-formes ne doit pas nous inviter à considérer la dynamique de l’innovation avec un regard différent. Grâce à l’effet combiné de coûts marginaux quasi nuls et de rendements croissants, les plates-formes qui réussissent ont tendance à devenir de quasi-monopoles. Mais cette position dominante ne se traduit pas par une apathie du marché. Les géants du numérique ont compris que le changement permanent était la condition de leur survie. Ils ont ainsi le courage de tuer leurs propres produits (comme l’iPhone a rendu l’iPod obsolète).

Leur puissance financière leur permet de réaliser des acquisitions qui sont souvent en pratique des façons de recruter les meilleures équipes pour les intégrer à leur écosystème avec lequel elles entreront en synergie : 25 % des acquisitions de Google ne comptent pas plus de 3 employés, 60 % pas plus de 10 et 75 % pas plus de 18. Les Gafa n’ont pas le comportement de monopoleurs qui cherchent à empêcher l’émergence de nouveautés disruptives, mais plutôt celui de groupes qui craignent de rater la prochaine disruption et pour y parvenir veulent en être les architectes.

De plus, la taille des investissements nécessaires pour accomplir des progrès déterminants dans les nouvelles technologies – on pense évidemment à l’intelligence artificielle – est tellement importante qu’elle n’est en pratique accessible qu’à ces mastodontes. Ajoutons que, si les effets de concentration de création de valeur sont spectaculaires et favorisent l’émergence de sociétés de très grande taille, ils vont aussi de pair avec une grande instabilité des positions concurrentielles. La rapidité des progrès techniques et la radicalité des ruptures qu’ils produisent rendent le verrouillage des marchés difficile.

L’autre grand argument concernant le démantèlement est la menace que représenterait la puissance des Gafa pour les Etats eux-mêmes. Certes, en bien des domaines, les Gafa paraissent disposer d’un pouvoir égal voire supérieur à eux. N’est-ce pas là, précisément, une saine concurrence qui pourrait servir d’aiguillon à des institutions publiques coincées dans le siècle précédent et qui ne se résoudront à se réinventer que si elles y sont contraintes ? Les Gafa poussent nos Etats à moderniser leurs cadres réglementaires et à mieux appréhender les besoins nouveaux des citoyens. Le libra comme d’ailleurs les cryptomonnaies pourraient bien par exemple conduire à repenser le rôle et les formes de la monnaie, et la façon dont cette dernière est aujourd’hui manipulée par les banques centrales.

Avant de couper en morceaux les grands acteurs du Net, nous ferions bien de prendre le temps d’une analyse lucide des nouvelles règles du jeu économique et des vraies dynamiques. Il ne faudrait pas que l’Europe trouve dans cette idée un prétexte pour ne pas s’interroger sur son incapacité à créer ses propres hubs d’innovation. Il serait plus constructif pour elle de se demander ce qui pourrait lui permettre de créer le « futur Google ».


Publié dans Les Echos

Laisser un commentaire