Peu de mot résonne aussi agréablement à notre oreille que celui-ci: gratuit. Il éveille en nous l’heureux frisson de celui qui pense recevoir un cadeau. Si le consommateur semble désormais assez prévenu contre l’illusion de la gratuité, le citoyen, en revanche, doit encore apprendre à s’en méfier.

Dans le domaine commercial, on sait depuis longtemps que la gratuité est toujours, d’une façon ou d’une autre, un stratagème pour mieux vendre. Les cadeaux promotionnels, échantillons et autres «goodies» sont des appâts assumés que l’on propose au chaland. Difficile d’en ignorer la nature. Le client qui accepte de goûter le bout de fromage chez son commerçant sait que, s’il achète, le coût de l’échantillon, comme celui du vendeur et du local, sera répercuté dans le prix de vente. Avec internet, la gratuité a pris des formes plus subtiles. D’innombrables services nous sont désormais fournis sans que nous devions bourse délier: messagerie électronique, guidage GPS, cartes, etc. Rares sont les gens qui n’ont pas encore compris que tout cela nous est offert en échange de nos données vendues à des fins publicitaires. Le prix à payer même s’il est assez indolore, existe. Il s’agit d’un donnant-donnant sans ambiguïté. L’expression de Patrick Le Lay sur «le temps de cerveau humain disponible» est désormais connue de tous: nous savons ce que nous vendons en échange des divertissements ; une place dans la foule des stimuli publicitaires qui rivalisent pour influencer nos choix.

Dans le domaine politique, en revanche, le mythe de la gratuité semble avoir la vie dure. À l’approche des élections, les propositions de services devenant «gratuit» fleurissent, en particulier concernant les transports en commun. Mais le citoyen ferait bien de s’en méfier. Car la phrase «il n’y a pas de repas gratuit» se vérifie aussi dans le domaine des biens publics. L’efficacité électorale trop souvent observée de la promesse trahit un phénomène bien connu des économistes: le passager clandestin.

Autrement dit le secret désir que chacun a de vivre aux dépens des autres. Il existe certes des cas où des minorités parviennent en effet à exploiter le plus grand nombre, s’attribuant des rentes grâce à l’influence exercée sur le système. Mais, dans la majorité des situations, cet espoir de profiter de la croisière sans payer est une illusion. Étienne de la Boétie se moquait de ceux qui louaient l’État de ses cadeaux, ne voyant pas qu’ils n’étaient qu’une redistribution des spoliations accomplies plus tôt. «Les tyrans faisaient largesse d’un quart de blé, d’un sestier de vin et d’un sesterce ; et lors c’était pitié d’ouïr crier: Vive le roi! Les lourdauds ne s’avisaient pas qu’ils ne faisaient que recouvrer une partie du leur, et que cela même qu’ils recouvraient, le tyran ne leur eût pu donner, si devant il ne l’avait ôté à eux-mêmes.». Cette remarque du XVIe siècle a gardé sa pertinence: l’État n’a pas d’autre argent que celui qu’il nous prend. La gratuité de tel ou tel transport n’est ainsi pas un cadeau, mais une forme de répartition différente du coût. Rendre les autoroutes gratuites, par exemple, signifierait qu’au lieu de faire reposer le coût sur ceux qui les empruntent, leur financement et leur entretien reposeraient sur l’ensemble des contribuables, y compris ceux qui n’en profitent pas! Il en va de même pour les transports en commun. Annoncer qu’un service devient gratuit, c’est pour le citoyen qui ne consommait pas ce service une bien mauvaise nouvelle.

«Ce n’est pas cher, c’est l’État qui paye», disait François Hollande. Hélas l’État, c’est nous. Le mot «gratuit» devrait être interdit en politique, assimilé à une sorte de publicité mensongère.

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