Il en va parfois des concepts comme des gadgets technologiques, ceux qui s’imposent insidieusement dans notre quotidien, et finissent par devenir tellement omniprésents qu’on se demande comment on faisait avant. Brillants des mille feux de la nouveauté et souvent efficaces, ces outils conceptuels en viennent à reformuler les grands enjeux de l’époque – à tel point qu’ils apparaissent comme l’unique grille d’analyse possible.

Un exemple particulièrement frappant de ce mouvement, c’est l’émergence du concept d’employabilité. Arrivé dans le lexique français par analogie avec l’anglais, ce vilain mot est devenu en quelques années rien moins qu’un paradigme, un impératif catégorique qui structure désormais toute la chaîne de valeur de l’éducation, depuis la formation initiale jusqu’aux politiques de l’emploi et de la formation professionnelle – les récentes réformes qui ont bouleversé cette dernière en portent la marque. L’employabilité est un outil conceptuel puissant, qui implique de repenser modalités et contenus pédagogiques en réponse directe aux besoins d’un marché de l’emploi en perpétuelle évolution ; être employable, c’est être capable de s’adapter, d’apprendre en permanence de nouvelles compétences.

Outil conceptuel puissant certes, mais profondément dévoyé par la pratique : à force de vouloir articuler formation et emploi au nom de l’employabilité, on en arrive à faire exactement le contraire de l’intention initiale ; à force d’oublier que c’est l’individu qui doit être employable et non la compétence acquise, on repense l’éducation comme une somme de prêt-à-penser à assimiler le plus vite possible, certes directement employable mais très vite obsolète.

Entendons-nous bien : il n’est pas question ici de nier l’évidence, la nécessité absolue pour chacun d’entre nous, sans considération de métier ou d’âge, d’apprendre toujours et encore, d’acquérir sans discontinuer de nouvelles compétences. Si l’employabilité a pris tant d’importance, c’est que le concept désigne en creux la catastrophe à venir, l’inadéquation structurelle et croissante entre d’un côté l’organisation traditionnelle de l’éducation conçue comme un socle de connaissance immuable et forclos et de l’autre, un monde du travail en perpétuelle mutation.

Au nom de l’employabilité, on pense désormais l’éducation comme une somme bien délimitée de connaissances hors contexte et sans articulation qui tient lieu de savoir. C’est tout particulièrement le cas dans ces secteurs de l’économie fortement déficitaires en main d’oeuvre formée, par exemple les métiers du code ou de l’informatique : trois mois de “bootcamp” et de formation accélérée à un langage informatique, et nous voici rendus, avec des diplômés immédiatement employables mais totalement incapables de réfléchir en-dehors des briques de savoir sous vide qu’ils ont absorbé, et non assimilé.

Au nom de l’employabilité, on en revient au modèle d’éducation que dénonce déjà Montaigne : “On ne cesse de criailler à nos oreilles, comme qui verserait dans un entonnoir, et notre charge ce n’est que de redire ce qu’on nous a dit”. Or les fameux besoins du monde du travail en transformation permanente, c’est précisément l’opposé du prêt-à-penser employable : ce dont nous avons besoin, c’est d’individus capables de sens critique et d’analyse, capables d’articuler les savoirs et les compétences, dotés des structures de pensées indispensables à l’acquisition répétée de compétences renouvelées. Il est donc grand temps de repenser l’employabilité, de revenir au sens initial du concept – et de sortir du dogme. Il nous faut aussi revenir à l’évidence, ce que l’interpénétration croissante entre éducation et emploi nous fait parfois oublier : apprendre, c’est un processus long et difficile, qui suppose un effort et requiert de la curiosité ; apprendre, ce n’est pas ingérer un ballot de connaissances directement employables – c’est avant tout apprendre à penser.


Publié dans le Figaro

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