Nous vivons depuis plus d’un an dans l’excitation continuelle d’une campagne électorale qui n’en finit plus d’égrener ses séquences. Des primaires aux deux tours de l’élection présidentielle, les médias ont orchestré une suite de suspens avec un sens remarquable de la progression dramatique. Ils se préparent maintenant avec gourmandise à achever le spectacle par le feu d’artifice des législatives. L’attention que nous prêtons au choix du moindre secrétaire d’État ne le cède en rien à celle qui entourait autrefois les naissances royales. Tout se passe comme si nous vivions des moments historiques. La réalité est bien différente: pour paraphraser Hegel, ceux qui occupent la scène ne sont pas ceux qui font l’histoire.

Le vrai pouvoir est aujourd’hui probablement entre les mains des géants du numérique américains et asiatiques et de leurs juvéniles créateurs: Google, Amazon, Facebook, Apple, Baïdu, Alibaba, Tencent et Xiaomi. «Code is law», expliquait dès l’année 2000 Lawrence Lessig, professeur à Harvard. «Le logiciel dévore le monde», ajoutait en 2011 Marc Andreessen, le créateur de Mosaic et de Netscape, les deux premiers navigateurs Internet. Ces deux penseurs de la société digitale ont vite compris que les systèmes experts, dominés par ces géants, allaient contrôler tous les aspects de la vie des citoyens, y compris leur rapport à la loi et à la politique.

Les règles essentielles qui structurent désormais notre économie et nos rapports sociaux émanent moins des Parlements que des plateformes numériques. Que pèsent nos lois sur les médias par rapport aux règles de filtrage établies par Google et Facebook? Que pèse le droit de la concurrence face à l’intelligence artificielle (IA) d’Amazon? Que pèsera demain le Code de la santé publique face aux algorithmes de Deepmind-Google ou de Baïdu, qui seront incontournables en intelligence artificielle médicale? Le protectionnisme est voué à l’échec: en 2030, personne n’acceptera de devoir passer par son cancérologue local avec 70 % seulement de chances de survie pour son enfant leucémique si l’intelligence artificielle de Google ou Facebook apporte un taux de guérison de 95 %.

Les décisions majeures qui vont déterminer le destin de notre monde dans vingt ou cinquante ans se prennent dans les bureaux de la Silicon Valley et non sous les lambris dorés de l’Élysée: qui sera le maître de la donnée et des machines, ce qui reviendra au même? Jusqu’à quel point l’humanité sera-t-elle transformée par les machines? Comment formerons-nous demain les humains utiles car complémentaires de l’intelligence artificielle?

Les marges de manœuvre de nos politiques sont limitées. Le vote extrême qui prend des proportions si inquiétantes en France peut être interprété comme la réaction désespérée d’une population qui sent que le pouvoir échappe aux institutions traditionnelles. L’État sert aujourd’hui avant tout à assurer l’ordre public et à redistribuer pour compenser tant bien que mal le décrochage d’une partie de la population. Il n’indique pas de cap et ne décide pas l’avenir, mais s’efforce de jouer la voiture-balai pour les perdants de la mondialisation.

La photo de notre gouvernement sur l’escalier de l’Élysée fut une mise en scène sympathique, mais l’activité fébrile des cabinets ministériels risque de ne servir qu’à gérer les affaires courantes. Le code est la nouvelle loi, et nous ne faisons pas partie de ceux qui l’écrivent.

Pour Emmanuel Macron, le vrai enjeu n’était pas seulement d’être élu président par les urnes, il est de le devenir dans les faits. Notre État doit faire sa révolution face au numérique en pilotant l’introduction de la «cognitique» dans tous les secteurs essentiels, en particulier l’éducation et la santé. Il doit se transformer en machine à favoriser l’innovation, en créant notamment des régulations intelligentes et ouvertes qui soient autre chose que des lignes Maginot protégeant les acteurs historiques. Son fonctionnement et ses institutions sont à revoir. C’est un véritable «Vatican II» de l’État qu’il faut entreprendre. Emmanuel Macron est le premier de nos présidents à comprendre les enjeux technologiques depuis Valéry Giscard d’Estaing. Il est permis d’espérer qu’il soit capable de redonner à la France sa souveraineté.

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