La santé a ceci de commun avec le bonheur qu’on ne comprend vraiment sa valeur qu’après l’avoir perdue. Il en va ainsi des crises de l’existence: en nous privant de ce dont nous jouissions habituellement, elles nous redonnent le goût de ces choses autrefois tenues pour acquises. L’arrêt sans précédent de l’activité économique que nous vivons actuellement a la même sorte de vertu: elle est en train de nous faire redécouvrir le vrai sens du travail.

Bien sûr, nous réalisons d’abord combien les professions de santé sont indispensables. C’est bien légitimement que de nombreux Français applaudissent chaque soir ceux qui prennent tous les risques pour nous soigner. Leur dévouement doit être salué. Il est évident également que les personnes qui contribuent par leur activité à produire, transformer et acheminer de la nourriture jouent un rôle précieux. Il est aussi évident que l’activité de ceux qui produisent l’électricité qui nous éclaire, qui assurent le fonctionnement des transports, qui garantissent la sécurité, n’est pas moins essentielle.

Est-ce tout? Non. Il serait temps de se souvenir que ce sont au fond tous les travailleurs qui méritent la gratitude de la société. Dans notre pays fortement marqué par la représentation marxiste du travail, ce dernier est assimilé à une aliénation. Le travail en France est avant tout vu comme une activité génératrice de souffrance, en lien direct avec cette étymologie douteuse mais traditionnelle du mot: le tripalium, un instrument de torture. Le travail est pour nous, par définition et avant tout, asservissement et exploitation. Il est abordé sur le mode du conflit. Son vocabulaire est celui du combat.

Comme le débat sur les retraites l’a montré, l’objectif évident ne peut qu’être d’en limiter le plus possible la durée, d’en circonscrire fermement les conditions. Dans la représentation collective, la vie professionnelle est une sorte de parenthèse pénible qu’il faut refermer au plus vite, une abdication hélas nécessaire face «aux forces de l’argent» et au «règne de l’intérêt égoïste» entre deux périodes de bonheur désintéressé: la vie étudiante et la retraite. À la faveur de la pandémie actuelle, nous réalisons cette vérité toute simple mais oubliée: l’architecture sociale est fondée sur le travail de chacun.

Le vrai sens du travail, quel qu’il soit, est de rendre un service à la société. Ainsi tout travail est une forme d’altruisme. C’est grâce à cette somme de services mutuellement rendus que nous mangeons à notre faim, sommes soignés et plus généralement que nous jouissons du confort de vie offert pas les sociétés développées. Le salaire en est la contrepartie sonnante et trébuchante (mais il existe d’autres formes de contreparties évidemment). C’est toute l’utilité et la magie du marché que de sélectionner les métiers utiles, d’en éviter la pénurie ou le trop-plein au moyen du signal de la rétribution. En dehors des cas (nombreux) où existent ce que les économistes appellent des «externalités» non prises en compte par le mécanisme du marché, l’absence de contrepartie versée par la société indique qu’un travail est inutile… Personne ne paiera jamais un centime pour me voir jouer au football. D’autres, plus doués, sont payés des millions pour le faire.

Voilà une des leçons utiles de ces temps extraordinaires. La meilleure façon d’expliquer la nécessité de travailler à un enfant n’est pas de lui parler de «gagner sa vie», mais bien plutôt de lui faire comprendre que nous sommes tous appelés, dans la mesure de nos possibilités, à être utiles à la société par notre travail. Les moyens de notre subsistance n’en sont que la juste contrepartie. Ce faisant, on aborde l’idée de travail d’une façon à la fois non conflictuelle et positive. Une perspective que nous avons tant de mal à adopter en France.


Publié dans le Figaro

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