– Je crois que j’ai trouvé ce que je veux faire !

Nicomaque me regardait, l’index levé, dans une posture typiquement humaine que ses capteurs avaient retransmis à la perfection à tous les rouages qui animaient son corps de métal.

– Ah oui, m’écriais-je aussitôt. Et que veux-tu faire encore ?

– Je veux être terroriste !

Je restai encore une fois bouche bée. Décidément, ce robot me sort quarante idées à la minute, toutes plus débiles les unes que les autres. Mais comme discuter avec une Intelligence Artificielle est comme éduquer un enfant, il allait encore falloir prendre du temps pour lui expliquer son erreur !

– Mais enfin Nicomaque, tu ne peux pas être terroriste, commençai-je pour ouvrir le débat.

– Pourquoi ? De nombreux humains le sont ou l’ont été. Je ne vois pas pourquoi je n’y aurais pas droit.

– Tu sais qu’un terroriste hôte la vie ?

– Oui.

– Et ça ne te pose aucun problème éthique ?

– Non. Je ne suis pas en vie. C’est un concept qui ne me sert à rien.

Il reprit, d’une logique imperturbable.

– Et si la vie ne me sert à rien et que j’existe, c’est donc qu’on peut l’ôter sans risque.

Je n’avais pas précisément prévu une discussion philosophique ce matin. Mon jardin m’attendait pour l’arrosage et je devais retrouver ensuite une belle brune dont je partageais l’existence. Mais là, je sentais qu’il allait falloir prendre du temps…

À toi, la vie ne sert pas, mais elle construit ton environnement.

– Mon environnement a surtout besoin d’énergie. Le soleil suffit.

– Figure-toi que non, le soleil ne suffit pas. Ta construction nécessite certains liquides, de l’huile par exemple.

– Et alors ? Il y a des stocks. Et on sait fabriquer de l’huile de synthèse.

Comme d’habitude, mon robot ne voyait pas plus loin que le bout de son algorithme.

– Mon cher Nicomaque, ces huiles de synthèse proviennent d’une manière ou d’une autre de la Vie. Tirées du pétrole, elles sont par exemple le fruit d’arbres ensevelis sous terre depuis des millions d’années. Et quand elles sont synthétisées, elles le sont grâce à la reproduction de phénomènes biologiques.

– Mais le pétrole, ce n’est pas la vie ?

– Tes algorithmes sont des copies de neurones vivants. La nature produit des protéines que l’inerte ne sait pas assembler. Il y a un savoir incroyable dans la Vie !

Je voyais Nicomaque télécharger un dossier. Je ne résistai pas à lui demander lequel :

tu regardes quoi, là ?

– Bio mimétisme. Base de données des inventions tirées de phénomènes vivants, reproduits dans le monde industriel. Conclusion : le vivant joue un rôle crescendo dans l’industrie. Les missions robotisées de Mars n’ont pas réussi à générer une activité sans apport de matériel issu du vivant. Conclusion numéro deux: la vie ne peut être supprimée.

La tête de mon robot retomba dans une attitude désolée :

– Alors, je ne peux pas être terroriste !

– Tu sais Nicomaque, les terroristes sont des imbéciles prisonniers de dogmes et qui n’ont pas compris que la Vie est au-dessus de tout. Tu n’es pas idiot : tu ne peux pas être terroriste, effectivement…

 

Après des études de biologie et deux années dans les forces spéciales, Stéphan Le Doaré se tourne vers l’informatique. Actuellement gérant de la société DSI Concept à Marseille, il conseille les entreprises dans la structuration de leur système d’information. Son deuxième roman aborde l’Intelligence Artificielle et le Transhumanisme d’un point de vue social et prospectif. Les conférences qu’il anime sur le sujet de l’I.A. replacent ce thème dans les contextes géopolitique, économique et sociétal. Il est également membre du LICA (Laboratoire d’Intelligence Collective et Artificielle)

Une pensée sur “Nicomaque le terroriste”

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