Si les grèves créent du désordre et de la frustration, elles sont aussi, paradoxalement, d’efficaces outils de modernisation. Prenant dimanche dernier un des très rares trains reliant La Rochelle à Paris, j’ai eu l’occasion d’en faire l’expérience concrète. La rame, contre toute attente, était quasiment vide. Les covoiturages, en revanche, étaient abondants et tous pleins. Par un frappant retour des choses, ce n’était plus la SNCF qui, en cessant le travail, se détournait de ses clients, mais les clients eux-mêmes qui avaient de fait boudé les quelques places commercialisées, montrant clairement leur indépendance vis-à-vis d’elle. Dans l’étrange ambiance de ces wagons désertés, la voix navrée du contrôleur se fit entendre : « Merci d’avoir choisi la SNCF ». Un message qu’on n’aurait jamais entendu il y a encore quelques semaines, quand l’idée selon laquelle la compagnie de chemin de fer était, d’évidence et sans discussion possible, un choix qui s’imposait d’autant plus qu’il était l’effet d’un monopole. Peut-on y voir la prise de conscience que la SNCF, à l’instar d’Air France, est mortelle ? On peut le souhaiter, tant il est évident que l’arrivée inéluctable d’autres entreprises faisant rouler des trains la mettra bientôt dans la même situation concurrentielle qu’EDF, qui a déjà cédé 18% du marché de la fourniture d’énergie (gaz et électricité) à de nouveaux acteurs tels que Direct Energie.

L’épreuve de force de la grève est en train de se retourner contre ceux qui pensaient montrer la dépendance des Français vis-à-vis des trains. Elle accélère la prise de distance des clients d’avec les offres qui n’ont pas su évoluer et ne s’adaptent pas aux nouveaux standards de qualité. BlaBlaCar, acteur majeur du secteur du covoiturage, a annoncé avoir enregistré 50 000 utilisateurs de plus rien qu’au cours du mois d’avril. On peut même soupçonner que certains chauffeurs profitent des pics de demande pour arrondir leurs fins mois en faisant plusieurs allers et retours entre les destinations les plus prisées. Autrement dit, une offre parallèle, bon marché, flexible et insensible aux grèves, est en train de s’épanouir plus que jamais à la faveur des grèves. C’est dans doute la conséquence la plus réelle mais la moins attendue des mouvements sociaux : de la même façon que le coût et la complexité sociale du recours à la main d’œuvre favorise son remplacement par les machines, les grèves actuelles favorisent le développement de toutes les formes de concurrence. C’est aussi probablement leur conséquence en ce qui concerne les universités : toutes les formes alternatives d’enseignement supérieur se réjouissent évidemment de voir les blocages s’y accumuler, reculant toujours plus loin la « fac » dans l’ordre des préférences des meilleurs étudiants.

La grève, finalement, est bien un instrument de progrès. Non pas pour la protection des rentes ou des statuts, mais pour l’émancipation des consommateurs. Grâce à elle des lignes bougent, des comportements évoluent, des mentalités changent, des concurrents s’affirment et affûtent leur offre. De la morgue et de l’insuffisance des taxis étaient nés les VTC. De la grève SNCF se renforcent d’autres sortes de mobilité et se répandent les pratiques de télétravail.

« Merci d’avoir choisi la SNCF ». Est-ce l’épitaphe d’une société qui aura accompagné les Français pendant quatre-vingt ans mais mourra pétrifiée dans son esprit de monopole, ou la preuve d’un salutaire sursaut ? L’avenir dira si la SNCF parvient à nous convaincre demain de la choisir.


Chronique publiée dans l’Opinion

Président fondateur de l’Institut Sapiens. Professeur à l’Université de Bordeaux, chroniqueur et essayiste, il a cofondé en décembre 2017 la 1ère Think Tech française.

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