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Manifeste de l’Observatoire Science & Société

Publié le 6 décembre, 2020
Rédigé par Institut Sapiens

La crise du Covid-19 n’a pas fini de nous délivrer ses leçons, mais elle nous a déjà permis d’observer une série de phénomènes saisissants. Sans le moindre fondement technique ou scientifique, des théories loufoques ont connu une diffusion préoccupante : ainsi a-t-on accusé les antennes 5G de contribuer à la diffusion du coronavirus. Avant même la mise sur le marché du moindre traitement, des citoyens et même certains élus ont exprimé des réserves de principe envers un futur vaccin contre le Covid. De manière générale, de nombreux débats sont nés sur les réseaux sociaux pour discuter la pertinence scientifique des mesures sanitaires adoptées par les gouvernements : chacun semble devenu son propre expert, son propre épidémiologiste.

Si ces phénomènes nous paraissent déroutants, c’est que tous illustrent la difficulté de la science à se faire accepter par la société et – surtout – que ce problème semblait jusqu’à peu révolu. Dans la conscience collective, le combat pour la science était historiquement daté : c’était le combat des Lumières contre l’obscurantisme, ou le combat du XIXe siècle, dont le scientisme voulait pousser l’avènement de la raison scientifique. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, et surtout avec les Trente Glorieuses, le débat semblait tranché : science et technique avaient ouvert une ère de prospérité collective sans précédent et permis à toutes les classes sociales d’améliorer leur niveau de vie par la consommation. Le progrès était une notion positive, et le triomphe de la science une donnée acquise. Comme on a pu croire à la fin de l’histoire, on pouvait également croire à la victoire définitive du discours scientifique.

Cette vision téléologique d’un progrès continu de la science n’a pas attendu la pandémie mondiale pour être bousculée ces dernières années. La crise du Covid semble surtout rendre plus saillantes des tendances déjà existantes. De multiples phénomènes plus ou moins extrêmes (et plus ou moins répandus) indiquent une crise de la science, ou à tout le moins de la réception du discours scientifique : climato-scepticisme, développement des discours antivaccins, hostilité de principe aux OGM, créationnisme ou même résurgence de discours prétendant que la terre est plate. Loin de consacrer l’avènement incontesté de la science, le XXIe siècle semble marquer un recul du discours scientifique, et le développement de discours concurrents que nulle méthode rigoureuse ne vient pourtant étayer.

On peut apporter à cet état de fait un premier faisceau d’explications.

Une science tombée de son piédestal. La critique de la science n’est pas une nouveauté en soi. Dans ses commentaires sur l’exposition universelle de 1855, Baudelaire dénonçait le scientisme de son époque, qui lui semblait entretenir une confusion néfaste entre progrès technique et progrès moral. Mais le contexte a changé : loin de l’optimisme parfois béat du XIXe siècle, le doute s’est installé. La remise en question des acquis et du discours scientifiques va désormais de pair avec une certaine défaveur des idées traditionnellement associées à la science : progrès, développement économique, développement industriel. Le contexte actuel est plutôt marqué par une inquiétude croissante sur l’impact des activités humaines. Technologie et science sont parfois vues avec méfiance, moins comme des solutions aux problèmes contemporains que comme des facteurs de crise. En témoigne notamment le succès des discours prônant la décroissance.

 

Un fonctionnement intempestif. La science s’élabore sur le temps long : ce n’est ni le temps du politique, ni le temps des médias, ni le temps des réseaux sociaux. Pour reprendre le cas du Covid, ce décalage des temporalités soulève ainsi une impatience sensible depuis le début de la crise sanitaire. La science se construit progressivement, par des hypothèses et par des expériences empiriques souvent lentes : le débat scientifique et les incertitudes relèvent du fonctionnement normal du processus d’élaboration du savoir. Cependant ces tâtonnements – compréhensibles face à une maladie nouvelle et par définition méconnue – ont été perçus par beaucoup comme une anomalie, comme la preuve que les supposés sachants sont aussi faillibles que les autres. Cette mauvaise connaissance du fonctionnement scientifique et cette aversion à l’incertitude suscitent une méfiance envers les spécialistes et les détenteurs du savoir – une dynamique renforcée par internet et la dérégulation du marché de l’information, où chacun peut se croire à même de construire sa propre expertise.

Le triomphe de l’opinion. Plusieurs enquêtes ont également montré la tendance des Français – qui ne sont pas les seuls dans ce cas – à prendre position sur des questions scientifiques dont les éléments leur sont pourtant mal connus, tout comme à mettre sur le même plan le résultat d’un travail scientifique et une pure opinion. On a parfois un avis sur des questions dont on ne maîtrise ni les tenants ni les aboutissants. La question qui se pose ici est celle de la circulation du savoir et de sa médiation – ou plutôt de sa désintermédiation, dans un marché de l’information profondément perturbé par le développement d’internet et des réseaux sociaux. Des affirmations fantaisistes, hier confinées au comptoir des bistrots, trouvent désormais un écho en ligne, voire sur des plateaux de télévision. La circulation des théories complotistes, qui repoussent les discours des autorités traditionnelles (scientifiques, politiques, médias) en est le meilleur exemple. Sans aller jusqu’à ces extrêmes, on sait combien les avis tendent désormais à se former dans des bulles en ligne, et combien ce phénomène est amplifié par nos biais cognitifs (comme le biais de confirmation qui nous fait toujours préférer l’information qui va dans notre sens). Si plusieurs facteurs peuvent se conjuguer – effet d’internet, remise en question des autorités ou encore complexité accrue du savoir – force est de constater que le discours scientifique peine aujourd’hui à se diffuser aussi efficacement que par le passé.

Modifications radicales apportées par le développement d’internet, remise en question des valeurs qui entourent historiquement la notion de science ou encore méfiance accrue envers les figures d’autorité, dont les scientifiques forment une sous-catégorie – ces phénomènes complexes et interconnectés offrent une première grille de lecture et méritent d’être étudiés avec précision. Par ailleurs, ces éléments n’épuisent pas le débat : ils ne suffisent pas à expliquer les résistances inattendues que rencontrent les énoncés scientifiques pour s’imposer dans le débat public.

C’est précisément la richesse de ces questions, et les enjeux majeurs qu’elles soulèvent – fonctionnement de notre démocratie, développement économique, prospérité commune ou encore souveraineté technologique, pour ne citer que quelques exemples – qui ont amené l’Institut Sapiens à interroger les rapports entre science et société à travers un observatoire dédié. La tâche de cet observatoire sera bien sûr de décrire et analyser les phénomènes qui freinent la réception du discours scientifique. Mais son ambition est aussi de mettre en avant des solutions pour redonner le « goût du vrai », selon la formule du physicien Étienne Klein, et pour remettre la science à la place centrale qui lui revient.

Publié dans: Notes

Étiqueté: science, science et société

Membre du réseau Sapiens