On peut sans doute juger de la santé d’une démocratie à l’attractivité de ses postes de responsabilité politique. A cette aune, il faut bien dire que notre régime est très malade.

Après un suspens sans fin qui a même réussi, insigne exploit, à épuiser les chaines d’information en continu, la France finira la semaine avec un gouvernement au complet. Il est significatif que le snobisme en vogue, dans les milieux des personnalités, soit de déclarer que l’on a été approché pour occuper tel poste mais que l’on a refusé. Accepter un maroquin n’est plus à la mode. Un ministre, a fortiori un secrétaire d’Etat, n’inspire plus envie. Trois raisons peuvent expliquer cette chute d’attractivité.

D’abord, la considérable diminution du prestige de la fonction, conséquence de l’abus de personnels médiocres dont le seul titre de gloire était de correspondre aux critères exigeants d’un casting dans lequel la compétence n’était qu’un élément très secondaire. Tant de médiocres ont été propulsés au gouvernement, remaniement après remaniement, que la fonction ne suffit plus à grandir. Dans un colloque ou un table ronde, l’intervention du membre du gouvernement n’est le plus souvent pas le sommet de l’événement, mais un moment d’ennui et de gêne. Les hommes politiques étaient autrefois des tribuns au pouvoir magnétique. Ils sont aujourd’hui de ternes représentants du pouvoir au charisme de sous-secrétaire de préfecture.

Exigence d’honnêteté. Deuxième raison de ne plus vouloir être homme politique : l’exigence d’honnêteté qui se traduit par une chasse impitoyable aux moindres écarts. Quiconque veut aujourd’hui prétendre à une fonction élective doit avoir un pédigrée d’enfant de Marie, pour parler comme dans un film d’Audiard. Il ne suffit pas d’avoir évité toute contravention pour excès de vitesse, il faut aussi être une sorte de saint laïc n’ayant connu aucun conflit d’intérêt ni aucun échec. Bien plus, le moindre changement d’avis, la moindre incohérence sera soulignée avec délices. Un tweet malheureux d’il y a dix ans sera exhumé et monté en épingle. L’homme politique parfait n’a aucun passif ni en fait aucun passé. Difficile de penser qu’il s’agit de la meilleure façon d’avoir un avenir…

La troisième raison est la plus puissante : le métier paye (très) mal relativement aux responsabilités, efforts et risques qu’il implique. Qui dira l’épuisement qu’il provoque ? L’ingratitude des électeurs ? Le flot des demandes de logement, d’emploi, de faveurs de toutes sortes qui n’ont sans doute rien à envier à celles qu’autrefois supportait un roi ? Il faut avoir vécu soi-même une campagne, au contact avec la foule des quémandeurs et des critiques, pour comprendre quelle incroyable énergie il faut pour baigner des années durant dans cette étrange activité. Il faut avoir côtoyé ces forçats des urnes pour savoir que le système ne reconnaît ni ne récompense pas naturellement les mérites et les succès.

D’aucuns diront que la vacance de certains ministères pendant quelques jours a utilement rappelé qu’en réalité il n’y a nul besoin d’un ministre pour que les affaires soient gérées et l’ordre assuré. Mais elle a surtout, en creux, rappelé que tout ce qui doit justement différencier un administrateur d’un politique. Le premier gère l’existant. Le second doit inventer ce qui n’existe pas encore, donner une vision du monde et indiquer un cap. Il est urgent de lutter contre la fuite des cerveaux politiques et de rendre le métier d’homme politique « great again ».


Publié dans l’Opinion

Président fondateur de l’Institut Sapiens. Professeur à l’Université de Bordeaux, chroniqueur et essayiste, il a cofondé en décembre 2017 la 1ère Think Tech française.

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