En intitulant ainsi sa chronique parue dans le journal québécois Le Devoir, le journaliste Christian Rioux a visé juste. En une dizaine d’années, un nouvel ordre médiatique a émergé qui a aboli plusieurs millénaires de contrôle de l’information. Un gain démocratique apparent qui nous fait tomber de Charybde en Scylla, tant le nouveau péril est considérable.

Autrefois, l’information voyageait lentement et difficilement. Si le phénomène des rumeurs existait déjà, l’absence d’outils leur permettant de se cristalliser en mouvements structurés, de faire naître de nouvelles communautés autour des idées colportées en rendait la diffusion particulièrement difficile. Les idées voyageaient au rythme des marchands, pénétraient les campagnes à travers les colporteurs. Il était possible pour un pouvoir centralisé de maîtriser le « marché des idées ». Après le coup d’Etat qui lui a permis de devenir roi de l’empire Perse au VIe siècle avant notre ère, Darius a élaboré une fable le rattachant à la famille de son prédécesseur Cyrus afin de légitimer son pouvoir. Pour l’établir en histoire officielle, il l’a faite graver sur un rocher à Behistun, où l’on peut encore aller l’admirer dans l’actuel Iran.

De la même façon, l’Eglise catholique, tout au long du Moyen Âge, avait filtré avec attention les idées qui circulaient. Maints procès, de Copernic à Galilée en passant par Bruno, attestent de son caractère rigoureux. A partir du XIXe siècle, le développement des médias modernes, presse puis radio et télévision, a constitué un âge d’or du contrôle de l’information. Les canaux par lesquels elle transitait étaient en nombre limité. Les représentations collectives, ce qui était tenu pour vrai, les sujets considérés importants, faisaient l’objet d’une certaine harmonisation.

Visions subjectives. Avec internet et les réseaux sociaux, l’ordre ancien vole en éclat. Les médias sont en concurrence avec les innombrables médias virtuels, qui vont des groupes Facebook aux chaînes YouTube en passant par les forums de discussion et applications de messagerie instantanée. Mais en perdant la mainmise sur l’échange d’idées, on a hélas aussi éliminé la sélection et la hiérarchisation des expressions. Le scientifique qui a travaillé sa vie durant sur un sujet se trouve mis sur un pied d’égalité avec le simple passant. Le mot « idiot » vient du grec ancien et signifie homme du peuple… C’est le règne du relativisme, de l’anti-scientificité et du constructivisme (théorie selon laquelle il n’y a pas de réalité mais seulement des visions subjectives).

Aller sur les réseaux sociaux, c’est faire face à des tombereaux d’insultes. Les bêtises autrefois dites ou pensées dans l’intimité des salons ou le cercle restreint du zinc sont claironnées urbi et orbi. Les absurdités s’y étalent sans pudeur : confusion entre corrélation et causalité, cas particulier érigé en règle générale, sophismes en tous genres, théories complotistes, slogans vides mais ressassés à l’envi… Les contresens, incompréhensions et injures y pullulent autant que les fautes d’orthographe. Les médias traditionnels eux-mêmes prêtent la main à cette confusion en mêlant à dessein les invités sans égard aux différences de compétences.

René Char a écrit « l’essentiel est toujours menacé par l’insignifiant ». Notre démocratie risque de mourir de ces débats hystérisés où les vrais enjeux sont ensevelis sous les inepties. La technologie a certes permis à chacun de s’exprimer, ce dont on peut se féliciter, mais il est urgent de réintroduire des modes de hiérarchisation des discours.


Publié dans l’Opinion

Une pensée sur “L’invasion des imbéciles”

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