En ce début d’année 2019, le Docteur Milan Stankovic, l’un de nos contributeurs, vous propose une série d’articles pour comprendre les enjeux liés à l’IA. Découvrez la première partie dédiée à l’histoire de cette révolution. 

Des efforts scientifiques pour construire des machines capables de remplacer l’humain dans certaines tâches cognitives peu flatteuses datent maintenant de plusieurs siècles, et les initiatives pour construire des machines capables d’augmenter l’humain – devenir une extension de ses capacités cognitives, ou bien des machines véritablement intelligentes et autonomes, atteignent plus de 7 décennies – l’âge de la retraite.

Nous en voyons finalement des résultats. 2.5 Milliards de personnes, soit ~36% de la population mondiale ne se séparent plus d’un smart-phone, véritable extension de leur mémoire. Il n’y a plus besoin de mémoriser des formules mathématiques ni les capitales des pays du monde, on les trouve sur Wikipedia ou via Siri. La connaissance, la météo, les actualités, les films, les jeux, les amis – tout est à portée de main. La machine anticipe, prédit, personnalise. Elle commence même à apprendre à conduire une voiture.

Dans le milieu professionnel, la transformation digitale a permis d’automatiser de nombreux processus, autrefois lents, manuels et coûteux. L’Homme qui avait le monopole de réalisation de ces tâches, doit de se réinventer et trouver une nouvelle utilité plus créative, alors que l’intelligence artificielle peut le concurrencer dans de telles activités.

Au-delà de l’exclusion digitale (le fait qu’une partie de la population ne puisse pas bénéficier de nouvelles technologies) un nouvel écart se creuse au sein des utilisateurs, et ce à plusieurs niveaux de notre existence :

Au niveau du pays : Les deux entreprises les plus valorisées au monde, plus de $1T chacune, Apple et Amazon, sont américaines. Ensemble, ces deux géants de nouvelles technologies pèsent presque autant que l’ensemble des entreprisses cotées à la Bourse de Paris (~2.2T EUR). Des investissements dans l’IA, mais aussi des décennies de recherches commencent à porter leurs fruits, font accélérer certaines économies plus vite que d’autres. Pendant le quinquennat de François Hollande, en 2015, la France a perdu sa place de 5ème plus grande économie mondiale, étant devancée par le Royaume Uni[1]. Emmanuel Macron, à son tour, a eu le malheur de voir son pays perdre la 6ème place en 2018 au profit de l’Inde[2]. La France deviendrait-elle bientôt un pays en développement ?

Au niveau de l’entreprise : Des nombreuses entreprises peinent à adopter une transformation digitale, numériser leurs processus documentaires et vendre en ligne. L’intelligence artificielle est encore un pas supplémentaire qui fait une différence. Mais si la transformation digitale concerne presque toutes les entreprises, l’intelligence artificielle dans son état actuel de développement apporte d’énormes gains d’efficacité et ouvre de nouvelles possibilités dans certains domaines plus vite que dans d’autres. De plus, son coût de développement est élevé. Ces deux facteurs constituent une véritable barrière à l’entrée et laissent la place au renforcement de la position dominante des actuels géants du Web.

Au niveau de l’individu : Les capacités des technologies informatiques et notamment de l’intelligence artificielle ne sont pas utilisées par tous de la même façon. Un homme d’affaire se sert de ses nouveaux outils pour gagner en efficacité – dicter ses e-mails au lieu de les écrire, utiliser un assistant digital intelligent pour automatiser la prise de rendez-vous, etc. Un ouvrier, en profite pour jouer à des jeux vidéo plus engageants lors de ses longs trajets en métro. En fonction de ce qu’ils font de leur accès à ses puissantes technologies les individus progresseraient à des vitesses différentes.

Que devons-nous faire pour relever le défi que pose l’IA sur notre société ?

Les pays défavorisés (dont la France)

 

L’Europe entière investit en IA trois fois moins que la Chine et cinq fois moins que les Etats Unis. L’investissement publique en IA en France est de 400M[3] EUR soit 6 EUR par personne, l’équivalent d’un menu d’entrée de gamme chez McDonald’s. Dans sa stratégie pour l’IA, le Président Macron prévoit d’investir 1,5 milliards d’euro pendant le quinquennat en IA[4], dont uniquement 400 millions en projets d’innovation, pour replacer la France sur la carte mondiale de l’IA. Une goutte dans la mer par rapport aux 20-30 milliards par an dépensés par Google et Baidu[5].

 

Certaines connaissances de l’IA, comme l’apprentissage automatique, sont largement vulgarisées à tel point qu’un étudiant peut les développer seul, et qu’elles équipent également des machines à laver. Vouloir aller plus loin, en étant capable de proposer des nouveaux produits et services d’un degré d’automatisation et d’intelligence supérieure est une affaire qui coûte cher. Les cadres sont rares et sont payés des salaires à 7 chiffres, inimaginables en France[6]. Le volume d’investissement change clairement la donne, et permet de positionner certains pays largement en avance par rapport aux autres.

Un regard superficiel

Le problème de volume d’investissement est encore amplifié par l’insuffisance de culture et d’éducation des décideurs et des investisseurs.  Ceux-ci, souffrent d’un regard assez superficiel sur ce qui est l’intelligence artificielle, souvent perçu comme étant limité à l’apprentissage automatique. En réalité la capacité d’apprentissage n’est qu’une composante (assez basique) de l’intelligence, et c’est peut-être la mieux maitrisée, captant 60% des investissements en IA[7], et qui nécessite peut-être le moins d’investissements futures. L’état de l’art est beaucoup plus en retard sur la capacité des machines à effectuer d’autres tâches cognitives telles que le raisonnement, tirer des conclusions, prendre des décisions, avoir une conscience de soi, voir, entendre, comprendre etc.

Ce regard partiel, touche notre système scolaire et politique entier. L’informatique est souvent perçue et enseignée comme une sous-discipline des mathématiques. Grave erreur ! Bien que l’information ait une nature en partie modélisable, et que les mathématiques soient indispensables dans son étude, l’information est un concept plus riche qui existe notamment dans la transmission entre deux êtres humains, ce qui lui confère une dimension pluridisciplinaire. Depuis la création de la bibliothèque d’Alexandrie le défi d’organiser l’information est perçu comme la responsabilité d’une discipline spéciale. Voisines et souvent complices, la mathématique et l’informatique se sont développées partout dans le monde en tant que deux disciplines distinctes. Nous le savons en France, mais nous choisissons de l’ignorer. Cela paraît plus pratique.

Le prix de cette simplification est cher. Il n’est pas étonnant alors pas que parmi les 67 lauréats du Prix Alan Turing, la récompense ultime pour des résultats en informatique[8], la France ait un seul lauréat, soit le même résultat que Venezuela. Les Etats Unis en ont 44 et le Royaume Uni 7.

La France a des talents, mais elle les ignore

L’année dernière le chef du gouvernement français a conféré la mission d’étudier le sujet IA à un scientifique hautement distingué et remarquable, mais mathématicien, Cédric Villani, alors que la France dispose de nombreux informaticiens qui rayonnent à travers le monde. A la fin de son rapport celui-ci a inclut une liste de cinq pages où apparaissent en petites lettres, d’innombrables personnes qu’il a consultées pour recueillir leur avis. On y trouve presque tout le monde sauf le seul lauréat français du Prix Alan Turing, pourtant bien connu puisque Directeur de recherche au CNRS près de Grenoble et Commandeur de la Légion d’honneur[9]. La mission Villani n’a pas non plus bénéficié de l’avis des scientifiques français, informaticiens reconnus dans le monde entier, qui ont fait venir en France le congrès World Wide Web (en 2012 et 2018 à Lyon) – la plus grande et la plus importante manifestation académique mondiale dans le domaine du Web. Pourtant l’un d’entre eux est professeur Emérite de l’Université Claude Bernard Lyon 1, très connu dans le monde informatique. L’autre est directeur de recherche à Inria, au consortium de mondial qui gouverne le Web – le W3C. Ne figure non plus dans cette liste le célèbre chercheur français ayant co-créé et vendu une entreprise dans l’IA (moteur de recherche Exalead) à Dassault Systèmes pour 136M EUR en 2010, et qui a fait ses preuves à la fois dans le monde académique et dans le monde des affaires. Je m’arrête ici avec la liste des informaticiens français qui n’ont pas été consultés, pour n’en citer que quelques exemples, en m’excusant aux autres collègues distingués, qui rayonnent en France et à l’étranger et dont la liste est très longue.

Cédric Villani ne fait pas des mauvaises préconisations (encore faut-il qu’elle soient suivies !), et il mérite tout l’honneur qui lui est fait en lui confiant une telle mission, mais ce choix et la manière dont la consultation du public a été faite, envoient un message clair : rien ne changera dans le regard qu’on porte à l’informatique, une discipline dont la voix n’a pas de place dans la sphère publique. Et les enthousiastes qui s’y impliquent avec le cœur et le cerveau, qui attirent de l’admiration à l’international ? Nous continuerons à les ignorer.

Une histoire qui se répète

Cette situation fait écho à une autre, le moment où la France a raté le train de la révolution Internet, et que l’institut Sapiens a déjà rappelé[10]. En 1994, Edouard Balladur commande un rapport sur les « autoroutes de l’information » à Gérard Théry, créateur du Minitel. Celui-ci conclut que « le mode de fonctionnement coopératif d’internet n’est pas conçu pour offrir des services commerciaux. Le chiffre d’affaires mondial sur les services qu’il engendre ne correspond qu’au douzième de celui du Minitel. Les limites d’Internet démontrent ainsi qu’il ne saurait, dans le long terme, constituer à lui tout seul, le réseau d’autoroutes mondial ». Le choix est alors fait de continuer à investir sur la technologie maison, laissant ainsi la France manquer la révolution internet. A cette époque le Web a déjà été inventé et opérationnel en depuis 1990, et en 1994 – l’année de ce rapport, le créateur du Web a fondé une organisation – World Wide Web Consortium, pour piloter le développement des standards qui gouvernent le Web. Dans cette organisation il s’est entouré des scientifiques capables de servir de pilier à ce nouveau monde du Web. Un de ces piliers fut la France et plus particulièrement Inria (les deux autres furent MIT à Boston, et Keio University of Japan), ce qui témoigne de l’implication très forte des chercheurs français de l’époque[11].

Malgré l’implication des scientifiques français malgré le fait que le Web ait été conçu à CERN, sur le territoire français[12], et malgré avoir été précurseur de ce genre de technologies avec le Minitel, la France a réussi l’exploit de prendre du retard. Les mêmes mécaniques sont à l’œuvre aujourd’hui lorsqu’on voit le train de l’IA passer.

Autrefois pays du progrès, pays de Gustav Eiffel, du Concorde, du TGV, la France se spécialise ces dernières décennies dans l’art de rater les trains.

CONCLUSIONS

Avant d’investir en IA les 1,5 milliards d’euros, proposés par le gouvernement, il convient bien de se poser la question si le train d’IA n’est pas déjà parti, et si au lieu de courir lentement derrière les leadeurs qui y investissent des sommes plusieurs dizaines de fois supérieures, il ne serait pas plus prudent d’économiser cet argent et se donner une chance de prendre à la bonne heure un autre train.

Si tout de même, nous ne souhaitons pas être mis à l’écart de progrès en IA, en plus d’un investissement considérablement plus grand, nous devrons agir sur plusieurs autres enjeux :

  • Renfoncer l’éducation et ce à plusieurs niveaux :
    • Renforcer l’enseignement de l’informatique, pour mieux former l’homme et le préparer pour la vie avec la technologie ; mais aussi pour former les décideurs et assurer une gouvernance informée
    • S’assurer que la connaissance d’informatique, et notamment de l’histoire de l’informatique qui a profondément impacté la société dans les dernières 5 décennies, fasse partie de la culture générale acquise à l’école
    • Renforcer l’offre des études d’Intelligence Artificielle et rendre le métier de l’enseignant plus attractif et respectable, notamment en termes de rémunérations
    • Augmenter radicalement le nombre de bourses pour stimuler l’orientation des étudiants vers la filière de l’informatique.
  • Mobiliser nos talents informatiques
    • Mobiliser nos talents, qui rayonnent à l’international à la fois en science et dans les affaires, pour coordonner les efforts nationaux en matière de rattrapage du retard en IA et plus généralement en informatique.
    • Investir dans l’image publique de l’informatique en France : Promouvoir les talents français, spécialistes d’IA reconnus, leur bâtir une image publique qui donne envie aux générations futures de faire comme eux, et surtout arrêter de les exclure du débat public. Casser le mythe de l’informatique – science anglo-saxonne (Blaise Pascal, créateur d’un des premiers ordinateurs mécaniques – la Pascaline – n’était pas anlgo-saxon)

[1] https://www.news.lk/news/world/item/5593-france-loses-fifth-place-as-world-s-largest-economy

[2] http://www.adiac-congo.com/content/economie-mondiale-la-france-perd-la-6e-place-au-profit-de-linde-85971

[3]https://www.aiforhumanity.fr/pdfs/9782111457089_Rapport_Villani_accessible.pdf

[4] https://www.usinenouvelle.com/editorial/les-5-points-cles-de-la-strategie-nationale-en-intelligence-artificielle-presentee-par-emmanuel-macron.N673809

[5] https://www.forbes.com/sites/louiscolumbus/2017/07/09/mckinseys-state-of-machine-learning-and-ai-2017/#324618c475b6

[6] https://www.nytimes.com/2018/04/19/technology/artificial-intelligence-salaries-openai.html

[7] https://www.forbes.com/sites/louiscolumbus/2017/07/09/mckinseys-state-of-machine-learning-and-ai-2017/#324618c475b6

[8] Le Turing Award est pour l’informatique ce que le Prix Nobel est pour d’autres disciplines http://stats.areppim.com/listes/list_turingxaward.htm

[9] Il est aussi intéressant de noter que M Sifakis à un h-index de 60, indice de l’impact de ses publications scientifiques, alors que le même index de M Villani est de 40.

[10] https://www.institutsapiens.fr/pourquoi-il-ny-a-pas-dapple-en-france/

[11] Weaving the Web: The Original Design and Ultimate Destiny of the World Wide Web by Its Inventor, Harper San Francisco ©1999

[12] http://www.lepoint.fr/technologie/le-web-a-ete-invente-en-france-31-01-2012-1425943_58.php

Docteur de l’Université Paris-Sorbonne, Milan Stankovic est un membre actif de la communauté scientifique internationale contribuant aux nombreux congrès de niveau A et aux multiples ouvrages dans le domaine d’informatique, intelligence artificielle et Web Sémantique. En 2013 il se consacre à l’entrepreneuriat, en créant une start-up informatique récompensée en France et à l’étranger pour ses technologies d’intelligence artificielle à l’usage du marché de tourisme en ligne et d’e-commerce, Sépage, qui a été acquis par un spécialiste français des technologies informatiques de tourisme en mai 2017. http://milstan.net

2 pensées sur “L’intelligence artificielle comme vecteur d’inégalités – Partie I : Historique”

Répondre à zelectron Annuler la réponse.