En ce début d’année 2019, le Docteur Milan Stankovic, l’un de nos contributeurs, vous propose une série d’articles pour comprendre les enjeux liés à l’IA. Découvrez la troisième partie dédiée à l’humain augmenté

Libérer l’humain des tâches cognitives répétitives tel que les calculs mathématiques, et lui laisser de l’espace pour faire fleurir son intellect créatif fut une passion de nombreux hommes de science, qui ont bâti les bases de l’informatique d’aujourd’hui et de l’intelligence artificielle. En 1652 Blaise Pascal inventa « Pascaline » (visible au musée des arts et métiers du Conservatoire national des arts et métiers à Paris), une calculette mécanique capable de faire des additions, soustractions, multiplications et divisions. En 1801, à Lyon, pour faciliter la production des textiles, Joseph-Marie Jacquard inventa le premier système mécanique programmable avec cartes perforées, et c’est l’anglais, Charles Babbage, qui s’en servit le 1834 dans le cadre de son invention de la machine analytique – programmable et capable de faire des calculs de fonctions mathématiques complexes – logarithmes et fonctions trigonométriques.

Libérés de ces tâches ennuyantes, les scientifiques pourraient rêver davantage. Après la fin de la Seconde guerre mondiale, l’homme qui a piloté le programme américain de la bombe nucléaire, Vannevar Bush, a publié en 1945 un article intitulé « As we may think » dans lequel il présente la nécessité d’orienter les efforts scientifiques, jusque-là orientés vers la destruction de l’homme (bombe atomique), en faveur de l’homme. Il présente notamment la vision d’un homme augmenté par la machine, qu’il appelle Memex, un programme qui permet à l’Homme d’enregistrer ses pensées, ses données, et les retrouver facilement. C’est une extension de mémoire et de la cognition humaine. Et il est entendu. Doug Engelbart de Xerox, l’année 1969 présente le système NLS Augment qui répond à ce rêve de l’humain augmenté. NLS Augment est un programme informatique qui permet de rédiger des textes, les enregistrer et les organiser. Il exploite la première connexion internet réalisée la même année entre deux ordinateurs, pour rédiger un texte en collaboration par deux utilisateurs (fonctionnalité presque identique à Google Docs introduite commercialement en 2006) qui pouvaient même se voir par une transmission de vidéo (fonctionnalité similaire à Skype, introduite commercialement en 2003). Le Web, en 1989, vient compléter ce rêve en créant un véritable espace d’extension cognitif partagé, où l’on trouve des informations, des outils de calcul et où l’on interagit. Le succès des smartphones rend l’accès à cet espace d’extension de mémoire et d’extension cognitive, permanent. Nous avons donc un véritable « homme augmenté », avec toute une gamme de technologies intelligentes qui fonctionnent en complément de l’humain (pas forcement en rivalisant avec lui).

Evidemment, la différence de capacités et d’opportunités qui s’ouvrent à l’Homme augmenté et aux autres Hommes est énorme. Mais c’est une question d’accès, qui devient de plus en plus répandu. En revanche, même au sien des hommes augmentés il se creusent des nouvelles différences.

Alors que l’intelligence moyenne progressait au 20ème siècle de 3 points de QI par décennie jusqu’aux années 70, celle-ci est depuis en déclin[1]. Il s’agit peut-être d’une pure coïncidence avec le développement de l’« humain augmenté », mais néanmoins c’est néanmoins un phénomène impactant nos différences car l’intelligence artificielle, notamment dans un contexte où elle sert pour augmenter la cognition humaine, n’a pas le même impact sur tous. Autrement dit, nous pouvons tous avoir le même accès à la technologie et pourtant nous n’allons pas pouvoir tous en faire la même chose, car limités par nos différences intrinsèques.

Utiliser cette extension cognitive pour se divertir peut créer des dépendances, stimuler la dépression[2] chez l’adulte et provoquer de véritables problèmes cognitifs chez l’enfant[3].

Lorsque certains vont se servir de la technologie pour gagner en efficacité, accélérer, d’autres vont pouvoir s’en servir pour gagner en confort en stagnant, ou pire encore en dégradant leur santé psychique et cognitive. La technologie IA qui augmente l’homme présente un véritable enjeu pour notre système social et scolaire qui doit ainsi être repensé. Une notion d’hygiène de vie avec la technologie, accompagnée d’un niveau d’éducation renforcé s’impose, si on ne souhaite pas rajouter la « pauvreté cognitive » à la « pauvreté matérielle » qui menace déjà notre équilibre social.

Conclusion

Au delà des enjeux de l’IA, en tant qu’opportunité de croissance pour notre économie, et d’un défi d’investissement approprié en volume et en qualité,  si la France ne parvient pas à s’imposer en tant que force mondiale d’IA, elle sera impactée par un avenir où cohabiterons les humains et les machines plus ou moins autonomes. L’humain augmenté sera un véritable facteur de fossé sociale, et il faudra y faire face.

Pour préserver nos valeurs, dans le contexte futur de l’humain augmenté, il va falloir agir de manière radicale sur la capacité de l’humain à faire bonne usage de la technologie. Augmenter le niveau d’éducation général de la population, et stimuler l’intelligence naturelle deviendra un impératif pour notre société. Il va nous falloir presque un Siècle des Lumières 2.0 pour préserver notre notion de l’égalité, si fondamentale dans notre société.

Il sera également nécessaire de redéfinir la place et le rôle de l’Etat par rapport à l’IA. Un humain augmenté laissera plus de traces numériques de sa vie privée, et selon les usages qu’il fait de la technologie il sera plus facile pour l’Etat de le contrôler, et par conséquence le niveau de liberté des citoyens ne serait plus uniforme. La récente annonce que l’Etat français utilisera l’IA pour mettre en place une surveillance de masse de ces citoyens est particulièrement alarmante[4].  Ne serait-il pas nécessaire de revisiter la notion des droits de l’homme dans ce nouveau contexte d’IA surveillante. La France, pionnière et défenseuse des droits de l’homme dans le monde entier, n’est-elle en train de devenir un pays orwellien ?

 

[1] https://www.sciencealert.com/iq-scores-falling-in-worrying-reversal-20th-century-intelligence-boom-flynn-effect-intelligence

[2] https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC5574844/

[3] https://www.smartparenting.com.ph/parenting/preschooler/screen-dependency-is-now-considered-a-disorder-a00228-20180108

[4] http://www.lefigaro.fr/vox/politique/2018/11/14/31001-20181114ARTFIG00162-traquer-les-fraudeurs-grace-aux-reseaux-sociaux-ou-l-extension-continue-de-la-surveillance.php

Docteur de l’Université Paris-Sorbonne, Milan Stankovic est un membre actif de la communauté scientifique internationale contribuant aux nombreux congrès de niveau A et aux multiples ouvrages dans le domaine d’informatique, intelligence artificielle et Web Sémantique. En 2013 il se consacre à l’entrepreneuriat, en créant une start-up informatique récompensée en France et à l’étranger pour ses technologies d’intelligence artificielle à l’usage du marché de tourisme en ligne et d’e-commerce, Sépage, qui a été acquis par un spécialiste français des technologies informatiques de tourisme en mai 2017. http://milstan.net

Laisser un commentaire