La profusion des données collectées, on le sait, est l’aspect le plus frappant de l’essor technologique contemporain. Au-delà du problème évident de protection de la vie privée, elle constitue si l’on n’y prend pas garde un très puissant levier de développement de l’inégalité la plus insupportable : celui de l’accès à la liberté.

L’utilisation massive de données permet de rendre d’extraordinaires services : géolocalisation, recommandations ciblées en fonction de votre profil, véhicules autonomes, etc. Les objets connectés se multiplient. De plus en plus, ces données sont aussi utilisées pour récompenser les bonnes conduites en ajustant la tarification. Les offres d’assurance automobile pay as you drive existent d’ores et déjà : des capteurs dans votre voiture enregistrent aujourd’hui le nombre de kilomètres parcourus. Demain, ils rendront compte aussi des excès de vitesse ou d’une conduite trop brusque afin d’augmenter vos primes en conséquence, ou bien les réduire aussi longtemps que vous respectez scrupuleusement le Code de la route. Un jeu gagnant-gagnant où les assurances pourront mieux cerner les risques et de ne pas vous faire supporter le coût des conducteurs inconscients.

Appliquée à l’ensemble de nos comportements, cette logique pourrait bien favoriser chez nous une terrifiante standardisation sociale dont pourront seuls s’abstraire ceux qui en ont les moyens. Tabac, boisson, nourriture trop riche, sédentarité : les facteurs de risques pour la santé sont connus. La logique de solidarité sur laquelle est fondée la sécurité sociale s’interdisait de différencier les contributions en fonction des conduites. Demain, la pression budgétaire aidant, on peut imaginer que les actions à risque, après avoir été découragées avec de plus en plus d’insistance, seront purement et simplement sanctionnées, sous peine d’avoir à en payer le coût. Une façon logique d’attribuer à chacun les conséquences de sa conduite et de supprimer le fameux « aléa moral », bête noire des systèmes assurantiels. Nous irions ainsi au-devant d’une généralisation du Pay as you live.

Ce ne sont pas seulement la cigarette, l’alcool ou la nourriture grasse qui deviendront ainsi des luxes inaccessibles car in fine trop chers, mais plus généralement, toute prise de risque physique dans l’existence qui sera découragée. Dans une bande dessinée grinçante intitulée SOS Bonheur, Griffo et Van Hamme mettent en scène un futur à peine imaginaire dans lequel la protection de la santé est garantie en échange d’un contrôle sévère des comportements des citoyens : régime alimentaire, état de leur installation électrique, endroit où ils se promènent sont suivis en permanence pour leur éviter tout désagrément. Les conduites « non standards » deviendront un privilège réservé aux plus riches.

Pour les pauvres, transgresser ne sera plus une option. La conformité s’imposera comme la marque la plus sensible de l’appartenance à une classe soumise aux canons de la bonne conduite. On assistera ainsi au retour subreptice d’une distinction dans l’accès aux libertés fondée sur ce que l’on appelait autrefois le cens. « Selon que vous serez puissant ou misérable », pour paraphraser La Fontaine, vous serez libres ou enchaînés.

Une raison de plus, s’il en fallait une, pour veiller à maintenir entre nos actions et l’Etat un indispensable voile d’ignorance, lui refusant l’accès qu’il prétend gagner à notre intimité au nom de notre protection.


Chronique publiée dans l’Opinion

Président fondateur de l’Institut Sapiens. Professeur à l’Université de Bordeaux, chroniqueur et essayiste, il a cofondé en décembre 2017 la 1ère Think Tech française.

Laisser un commentaire