Pour prendre le temps de comprendre le monde dans lequel nous vivons et d’anticiper celui qui vient, l’Institut Sapiens a développé en partenariat avec La Tribune un programme original réunissant chaque mois trois experts qui décryptent un des grands enjeux du futur. Le dixième numéro de notre Talk Sapiens-La Tribune a abordé le thème de la distanciation par le numérique. 

 

Le confinement a accéléré la transformation numérique de notre société. Multiplication par 10 du recours au télétravail (de 3% à 30% de population active), explosion de la télémédecine (1 million de téléconsultations par semaine en avril 2020 contre 600 000 sur toute l’année 2019), recours accru aux livraisons à domicile, le numérique s’est imposé comme un recours important pour assurer une continuité d’activité dans notre société.

Mais derrière ces résultats, on assiste en vérité à une véritable polarisation du monde dans lequel nous vivons. Le numérique avait apporté une promesse de liberté et d’égalité, il ne fait au final que renforcer la domination des grandes entreprises sur les petites, accentuer la fracture territoriale au profit des grandes métropoles connectées, et affaiblir notre démocratie en favorisant la diffusion de Fake News.

Ces problématiques sont au cœur de notre 10ème talk Sapiens-La Tribune, où nous avons le plaisir de recevoir :

Olivier Babeau, président fondateur de l’Institut Sapiens, professeur à l’université de Bordeaux, auteur de « le nouveau désordre numérique » aux éditions Buchet Chastel.

François Momboisse, polytechnicien, président de la Fédération du E-commerce et de la Vente à Distance (FEVAD) et ancien membre du conseil national du numérique.

Les débats étaient animés par Philippe Mabille, directeur de la rédaction de la Tribune

Une pensée sur “L’horreur numérique, la dystopie d’une société sans contact ? Talk Sapiens-La Tribune #10”

  1. En un mot, ce que le livre évoque est déjà une réalité contemporaine. Une réalité qui a vocation à s’amplifier d’année en année, tant les mécanismes qui sont à l’oeuvre sont puissants et impitoyables. Du point de vue du lecteur, il me vient cette question : « L’horreur numérique (dont il est question dans ce livre) conduit-elle vers l’horreur politique (dont il était question dans le livre précèdent) ? ». Il semble évident que oui. Je pense que toute société humaine s’accommode très bien de sa propre « horreur politique » sans que le numérique s’en mêle, mais il est vrai aussi que le numérique a bel et bien cet effet pervers d’accélérer la polarisation et l’entrisme : internet, réseaux sociaux, médias d’information, médias de ré-information (la métapolitique du web), et maintenant voilà les médias de ré-ré-information (le fact-checking), et bientôt les médias de ré-ré-ré-information (qui sait ?). Je propose d’ajouter à « médias d’information » un petit exposant 2,3,4, …n pour bien signifier à quel point cette logique est chaotique.

    Je reprends l’exemple du vaccin dans le livre :
    1- on vous dit à la télévision (média d’information) que le vaccin c’est bien.
    2- en réaction, un « média qui vous veut du bien » (média de ré-information, ou média d’information2) argumentera que le vaccin ce n’est pas bien ! au travers de Facebook, Twitter, Youtube, livres promus et vendus sur Amazon …
    3- en réaction, un « média anti-fake news » (média de ré-ré-information, ou média d’information3) dénoncera la fake-news, et réargumentera en faveur du vaccin.
    4- en réaction, un « média dissident héroïque » (média de ré-ré-ré-information, ou média d’information4) dénoncera le « média anti-fake news » comme financé par l’Etat, et par les géants pharmaceutiques ! ne vous faites pas avoir par eux ! les vaccins ce n’est pas bien !!
    5- bref, on attend celui qui viendra ré-ré-ré-ré-informer le brave citoyen contre les médias dissidents … le potentiel de réaction est sans fin. La segmentation et la polaristation sont croissantes, exponetielles d’ailleurs … de l’ordre n.

    J’ai réagi de manière mitigée à l’évocation du roman d’H.G. Wells, avec les Eloïs et les Morlocks. C’est caricatural et binaire, pour évoquer un avenir probablement bien plus nuancé et compliqué. Je pense qu’il faut creuser du côté d’une société divisée en 3 (voir en 4), impliquant : une classe bourgeoise des grandes villes (connectée, cosmopolite et gentrifiée), une classe précaire des banlieues (connectée, rongée par la compétition communautaire), une classe périphérique des villages et des campagnes (oubliée des hommes et de dieu, et ravitaillée par les corbeaux), et possiblement une classe « underground », invisible et fière de l’être, de néo-zadistes, de néo-anarchistes, de cyber-punks, d’un niveau d’instruction technologique bien plus élevé que la plupart du reste de la population, et motivé par la résistance culturelle, technologique, et identitaire face aux géants du numérique, la nouvelle « 5éme colonne » face au techno-fascisme.

    En évoquant « une classe périphérique », je fais bien sûr réference à Christophe Guilluy, et à ce constat de « France périphérique ». Cette France des classes moyennes qui meurt, victime de la recentralisation des services vers les grandes agglomerations, des délocalisations vers les pays « pas chers », et chassée (voir remplacée, j’assume) des banlieues par l’immigration de masse, mais jamais vraiment si invisible quand il sagit de payer des impôts.

    Et, c’est là que je formule mon premier reproche à ce livre. Il tient compte de l’effet du numérique sur le mécanisme de la mondialisation « par le haut ». Le titre aurait même pu être de ce style : « L’horreur du numérique amplifiant une mondialisation par le haut ». Mais, il n’est que peu voir pas question de « L’horreur du numérique amplifiant une mondialisation par le bas ». Cette logique où les bienfaits de la mondialisation a enrichi considérablement les plus pauvres des pays pauvres au détriment des classes moyennes des pays riches, pour le plus grand intérêt des plus riches des pays pauvres et des pays riches. Cette logique, dans un contexte où plusieurs décennies de regroupement familial et d’appel d’air migratoire, en Europe, comme aux USA, a marginalisé l’identité judéo-chrétienne de populations entières, et importé, puis exacerbé le dumping social jusqu’au coin de la rue. Et part ailleurs, cette « révolution numérique » vécue par « la classe bourgeoise des métropoles » comme pourvoyant de nouveaux services, est vécue par ailleurs comme le seul débouché à travers « l’uberisation » par « une classe précaire des banlieues » que l’on appellera le « précariat » pour qui la « révolution du numérique » est la fin du « salariat ».

    Alors, oui, on dresse à nouveau des murs. Des murs physiques, et aussi des murs invisibles. Les murs invisibles sont probablement les plus infranchissables d’ailleurs. Dans le livre, il est question de ces nouveaux murs, il est question aussi de rétablir une hiérarchie des savoirs, une hiérarchie de l’information, comme autant de nouveaux murs invisibles … et pourquoi pas une hiérarchie des territoires ? à chacun son côté du mur … comme pour les Eloïs et les Morlocks de H.G. Wells … comme pour les dieux et les inutiles d’Harari. Si l’on pousse le raisonnement plus loin, logiquement, alors pourquoi pas une hiérarchie des gens ? à chacun sa classe, à chacun sa caste, à chacun sa place … comme dans le meilleur des mondes d’Aldous Huxley.

    J’ai relevé dans le livre une référence au sociologue Thomas Schelling : l’idée de « ségrégation non-voulue », pour décrire cette situation « où chacun n’est pas fondamentalement opposé à la difference de ses voisins, mais où la cascade des « preferences faibles » peut précipiter des zones urbaines entières dans l’homogénéité sociale la plus totale ». C’est joliment dit, c’est enrobé de miel, je dirai même que c’est packagé pour faire plaisir aux « bobos bienpensants végan er bouffeurs de quinoa » des grandes métropoles pour se convaincre qu’ils œuvrent pour « le camp du bien ». Voilà tout à fait le genre de niaiserie qui mettra d’accord l’électorat qui a porté des « élus pastèques » – verts à l’extérieur et rouges à l’intérieur – à la tête de nombreuses grandes métropoles ces derniers temps. J’ignore comment on peut à ce point discriminer d’une part, et mimer l’ouverture d’autre part. Comment peut-on à ce point vivre frénétiquement dans une société cloisonnée si hermétiquement, si numériquement, et « en-même temps » s’afficher comme promoteur « d’une société ouverte ». Comment peut-on « en-même temps » concrètement trouver normal que pour le bien d’une entreprise privée, il faut choisir avec soin chacun des employés, promouvoir les bons, renvoyer les mauvais, et d’autre part trouver normal d’accueillir n’importe qui dans son pays, sans s’assurer qu’un nouvel arrivant soit bon ou ayant le potentiel d’être bon, et sans renvoyer les mauvais ou ayant tout le potentiel de nuire à son pays d’accueil.

    Et, c’est là que je formule mon deuxième reproche à ce livre. Il laisse entendre que le numérique serait responsable de la polarisation et de l’entrisme ambiant chez « le bas peuple ». Des gens malveillants utilisent internet pour rendre « les gens pas très doués » toujours plus cons … ouin ! ouiin ! ouiiin ! Or, c’est faux. La révolution numérique n’est qu’un accélérateur, rien de plus. Les gens malveillants, il y en avait déjà avant, et il y en aura toujours autant demain. Ce qui a changé, c’est que ce qui était lent hier, est devenu rapide aujourd’hui. Rapide au point d’être incontrôlable. Incontrôlable au point d’être dangereux. Alors, oui, l’effet Flynn est à nos portes, il guette, et il touche tout autant le précaire que le nantis. Autrement dit, des cons, j’en vois tout autant dans la France périphérique, que dans la France des banlieues, que dans la France des métropoles, jusque dans les salons guindés des think tanks Parisiens, libéraux et anti-libéraux, et jusque dans les caves des cyberpunks les plus apolitiques. Aux dernières nouvelles, ce n’est pas « le Franchouillard qui fume des clopes et qui roule au diesel », ni le travailleur de banlieue qui font exister #metoo, #LGBTQXYZ, #BLM, Extinction Rebellion, qui trouve que la « fragilité blanche » est un mal qui porte en lui-même, ou qui vote pour du vert-pastèque aux municipales. On tient quand même là la manifestation gênante « d’une France d’en haut » devenue folle, et « d’une France d’en bas » qui n’adhère pas.

    Comme quoi, « la révolte des élites » évoquée dans le livre, au moment même où Christophe Guilluy est évoqué, n’est pas le seul fait d’une élite qui prend son envol, et laisse derrière elle « des inutiles ». « La révolte des élites », c’est aussi le moment où une élite « pète un câble » et se perd dans un progressisme devenu grotesque, un libéralisme dévoyé, les « valeurs chrétiennes devenues folles » formule entendue il n’y a pas si longtemps par l’auteur lui-même face à Eric Zemmour, et à propos de laquelle vous autres auteurs de l’Institut Sapiens vous vous êtes cassés les dents les uns après les autres à chaque fois qu’il a fallu faire face à cette même contraction face au même polémiste. « La révolte des élites », c’est aussi celle de Christopher Lasch, ou de Tom Wolfe (à relire en commençant par « le bûcher des vanités », il y a urgence aujourd’hui). « La révolte des élites », c’est aussi des gens qui vivent en centre-ville et qui croient que l’éolien c’est génial, et que le nucléaire c’est mal, qui croient que polluer c’est mal, mais qu’un weekend pas cher à Barcelone en charter c’est normal, quelqu’un qui déclare qu’on devrait accueillir les migrants du monde entier, mais qui n’en veut surtout pas en bas de chez lui ou dans l’école de ses enfants, alors que pourtant tous ceux qui devront vivre avec, qui en souffrent, et se plaignent sont tous des fachos ! C’est aussi, des gens qui vont prendre pour argent comptant la petite Greta Thunberg, qui débite dans la même phrase « qu’il faut arrêter les émissions de CO2, puis que le problème de la planète c’est le patriarcat du mâle blanc occidental cisgenre ». Et c’est là que le bât blesse ! C’est que le bobo du centre ville d’une grande métropole, bardé de diplômes ou pas, connecté ou pas, il est aussi capable d’être très con ! C’est la que le « vous dans cette salle êtes les grands gagnants du numérique » que j’entends souvent lors de vos « pitchs » façon « TED » devrait faire l’objet d’un sérieux bémol. Bon sens n’est pas intelligence, et intelligence n’est pas bon sens. Diplôme n’est pas intelligence non plus, c’est avant tout le label de quelqu’un de « conforme ». La conformité est subjective. Quand le monde change, les règles changent, et les gens les plus conformes peuvent devenir dangereux. Car, le monde change, en bien ou en mal, peut importe, logique Darwinienne, « ceux qui survivent ne sont pas nécessairement les plus forts, ni les plus intelligents, mais ceux qui s’adaptent le mieux aux changements de l’environnement ».

    J’ai encore bien d’autres choses à écrire sur le livre. Je manque de temps, et je risque de manquer de sommeil aussi. Mais j’estime avoir mis en forme l’essentiel. Et tant pis si des fautes d’orthographes persistent, j’ai besoin de dormir.

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