La retraite par répartition fait partie de ces totems auxquels nous sommes tous supposés, si l’on écoute nos dirigeants et les médias, vouer une adoration fanatique. Curieusement, bien peu de pays dans le monde ont pourtant l’audace de nous imiter. C’est que, derrière l’infatigable propagande, ce flambeau du modèle français cache soigneusement trois problèmes majeurs.

Le premier est un scandale social. Dans son principe, la retraite est un système de prévoyance obligatoire censé remédier à ce que les économistes appellent le problème des préférences intertemporelles : la plupart des gens, en clair, ne mettraient pas assez d’argent de côté pour couvrir leurs besoins après la vie professionnelle si on le ne les y contraignait pas. Mais ce système, simple dans son principe, a pu être transformé, via la répartition et le flou dont son fonctionnement est entouré, en instrument opaque de solidarité. Que des redistributions puissent être jugées utiles n’est pas en soi choquant, mais le système actuel les rend illisibles.

Ce qui lui permet d’être en fait « anti-solidaire » : l’espérance de vie des professions les plus modestes étant plus courte que celle des cadres et professions supérieures, les premiers bénéficient d’une retraite dont le taux de rendement interne est négatif. En clair, les ouvriers ne perçoivent pas autant qu’ils ont cotisé, contrairement aux retraités aisés qui vivent en moyenne plus longtemps ! Nul doute que si les gens s’apercevaient qu’ils ont été ainsi floués, leur affection pour le système s’en trouverait fort nuancée…

Les cotisants d’aujourd’hui risquent fort de souffrir d’une double peine : après avoir financé les retraites des autres en supportant des prélèvements toujours plus élevés, ils devront aussi faire face à peu près seuls à la leur

Le deuxième scandale est économique. En réalisant une transmission instantanée des cotisations vers les pensions, le système de la répartition empêche l’accumulation de capitaux pouvant être placés sur le très long terme. Ce genre de placement qui cherche le temps long, bien éloigné de la spéculation, manque à notre économie. Avec le fléchage de l’argent des Français vers l’achat de la dette publique créée à foison par un Etat dispendieux, la répartition constitue une autre cause majeure d’évaporation d’une épargne nationale qui aurait pu servir à alimenter notre économie et à créer des emplois.

Le mensonge politique est le troisième scandale. Il consiste à ne pas avouer la terrible évidence démographique : le rapport des cotisants aux pensionnés va devenir intenable. Il n’existe que trois leviers pour équilibrer le système : hausse des cotisations, allongement de la vie active ou baisse des pensions. Les deux premières solutions ne seront sans doute que le prélude à la troisième. Les cotisants d’aujourd’hui risquent fort de souffrir d’une double peine : après avoir financé les retraites des autres en supportant des prélèvements toujours plus élevés, ils devront aussi faire face à peu près seuls à la leur.

Le problème ultime du système de répartition est qu’il est très difficile d’en sortir, puisque chaque génération arrive à la retraite sans avoir mis un centime de côté pour elle-même. Il faut en complément développer dès maintenant en France une retraite par capitalisation encore à l’état embryonnaire. Nous devons aussi réfléchir à rompre avec le traitement inéquitable qui est fait des autres formes de rentes que les gens se constituent leur vie durant, comme la rente immobilière de plus en plus taxée. Garantir à tous une retraite est un enjeu essentiel de société. Nous devons cesser de l’aborder avec les œillères de l’idéologie pour la refonder pragmatiquement. Cette ouverture à une capitalisation intelligente sera le pendant logique et indispensable de la future réforme instituant enfin un système par point.

Président fondateur de l’Institut Sapiens. Professeur à l’Université de Bordeaux, chroniqueur et essayiste, il a cofondé en décembre 2017 la 1ère Think Tech française.

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