D’aucuns sont tentés de comparer les data au pétrole du XXIe siècle, ils découvrent même des « gisements », mais comparaison n’est pas raison.

Le XXe siècle fut dominé par la question pétrolière. L’ « or noir » en a été un enjeu économique, géostratégique et politique majeur, de la crise de 1973 à la fortune des Rockefeller , des tensions militaires jusqu’aux innovations ayant, comme le plastique et tant d’autres objets du quotidien, changé nos vies !

Cet « Age des extrêmes » s’est paradoxalement achevé sur le déclin de la précieuse ressource énergétique : la prise de conscience de l’épuisement des énergies non renouvelables a mis au premier plan la survie de notre planète et la recherche de solutions alternatives.

Ce caractère central du sujet pétrolier explique probablement que de nombreux commentateurs ont voulu faire du Big Data le « pétrole du XXIe siècle », montrant par là que les données occuperont une place centrale dans l’économie qui vient.

La comparaison est frappante, mais elle est erronée.

Démocratisation de la data

D’abord, à l’inverse du pétrole, la data n’est pas une ressource non renouvelable. Au contraire, elle ne s’épuise pas et croît même à une vitesse extraordinaire : plus de 90 % des données disponibles auraient été produites dans les deux dernières années !

Dans un ouvrage sur les algorithmes, Dominique Cardon rappelait que le monde génère en deux jours autant de données de communication qu’il en a créées entre son origine et l’année 2003 ! En 2015, 204 milliards d’e-mails étaient envoyés ou reçus chaque jour, engendrant autant de flux et d’échanges d’informations !

Cette croissance phénoménale s’explique par la facilité qu’il y a à produire de la donnée : chaque instrument numérique en crée, comme chaque site ou chaque objet connecté. La data se démultiplie.

Elle se partage aisément : une photographie numérisée peut être utilisée et interprétée par plusieurs procédés d’analyse à la fois. Elle est facilement mobilisable : loi de Moore oblige, les techniques d’exploitation sont accessibles à tous, à des coûts désormais très limités.

La data est inépuisable

C’est donc un retournement conceptuel qui doit être opéré pour analyser cette ressource perpétuellement renouvelable. L’âge du pétrole a induit un écosystème d’opérateurs gigantesques, seuls à même d’investir massivement dans un appareil industriel coûteux, capable d’assurer l’exploitation rentable de cette ressource finie. Ce secteur était nécessairement concentré, les économies d’échelle renforçant son caractère oligopolistique.

La data, à l’inverse, est inépuisable et abondante à profusion. Elle peut être partagée et elle s’exploite sans coût fixe important.

Les dynamiques économiques qui en résultent sont donc fondamentalement divergentes. Là où le XXe siècle a vu émerger une industrie lourde avec des barrières à l’entrée élevées, le XXIe entame son cycle de vie avec une économie fluide, rapide et dynamique. Confondre l’une et l’autre de ces ressources, c’est s’interdire de les penser vraiment, de les réguler correctement, de les développer ambitieusement.

Mal identifier la richesse de demain, c’est aussi nous appauvrir. L’enjeu est énorme : la data est une source de croissance pour les entreprises de l’Internet, mais également pour les industries traditionnelles qui y trouvent une connaissance plus fine de leurs clients, un suivi plus approfondi de leurs produits et de leurs usages.

Une formidable opportunité

Mal nommer les opportunités de notre société, c’est enfin inquiéter inutilement les consommateurs, en introduisant un biais cognitif négatif qui assimile implicitement les données numériques à la pollution, l’exploitation et le risque sociétal.

Une citation célèbre et sans cesse répétée affirme qu’« en France on n’a pas de pétrole, mais on a des idées ». C’était au siècle dernier. Dans celui qui commence, il nous appartient de nous saisir de l’opportunité formidable que constitue l’économie des données numériques, ressources infinies et dématérialisées ! Manquer cela, faute de capacité d’innovation ou en nous barricadant derrière de vaines lignes Maginot, serait suicidaire pour notre pays comme pour nos intérêts.

Président fondateur de l’Institut Sapiens. Professeur à l’Université de Bordeaux, chroniqueur et essayiste, il a cofondé en décembre 2017 la 1ère Think Tech française.

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