Avec la disparition de Jacques Chirac, nous avons tous senti qu’une époque s’achevait. Pas seulement celle où il était possible d’échapper sa vie durant à des affaires qui aujourd’hui stopperaient nette la carrière de quiconque. Pas seulement non plus l’époque où il était possible d’enchaîner — et souvent de cumuler — des dizaines de mandats toute sa vie sans jamais avoir d’autre activité ni d’autre programme que la volonté de se faire élire. Ce dont la disparition de l’ancien président devrait marquer la fin, c’est d’une conception particulière du pouvoir héritée de l’époque monarchique qui ne favorise pas l’élection des plus capables.

Comme l’a magnifiquement montré Ernst Kantorowicz, le roi avait deux corps. L’un mortel et contingent, l’autre symbolique et éternel. Le roi agissait, naissait, vivait sa vie d’homme, mourait, mais il n’était en même temps que le dépositaire de quelque chose de plus grand que lui. Il pouvait se tromper mais au milieu des pires erreurs et après les plus grands échecs, sa grandeur restait intacte. Exactement comme le ciel ne peut être maculé par les éclaboussures des chemins. Le «faire» du roi n’entrait jamais en interférence avec son «être» qui seul comptait.

Les Britanniques ont séparé le pouvoir supérieur et immuable du souverain de celui, bas et instable, du gouvernement. Cela leur permet d’épargner leur reine mais d’éreinter sans pitié leur premier ministre. Nous n’avons pas eu cette chance, c’est pourquoi nous investissons notre président des deux fonctions. Et c’est là tout le problème. Avec la Révolution, le peuple a pris la place de la divinité. La légitimité venant désormais des gens, c’est avec eux que le président se doit d’entretenir un lien symbolique fort. Nous tenons si fortement à ce lien que les actions du président, son «faire», passent le plus souvent au second plan. Nous attachons plus d’importance à l’humeur, aux goûts, à la personnalité de nos présidents, qu’à ce qu’il fait réellement. On n’est pas élu sur un projet, ni même sur un bilan, mais sur ce que l’on est. Lors de la disparition du grand homme, les témoignages ont plu pour évoquer combien il était «bon», «proche des Français», «humain». Pour quelle raison le fait qu’un décideur politique aime, disons, la cervelle d’agneau, les pistaches et les comédies romantiques devrait-il être d’un quelconque intérêt? Pourquoi devrait-il être sympathique et chaleureux? Il marque symboliquement ainsi son lien éternel avec les valeurs des «vraies gens» et incarne le peuple tout entier. Mais cette mise en scène de sa personnalité sert de paravent trop commode à une cruelle absence de conviction et de projet. Il aurait mieux valu qu’il soit cassant et froid, mais qu’il fît. On eut préféré que ses goûts soient élitistes mais qu’il agît.

La politique doit accomplir une mue difficile. Nous commençons à ouvrir les yeux sur la vanité et l’hypocrisie d’un système où la poignée de main et la mâchoire carrée valaient compétence. Nous ne sommes plus tout à fait prêts à trouver naturelle l’absence de conviction et de vision claires des politiques à mener. Nous sommes tout doucement en train de passer de la politique de l’affect à celle de la raison. En tout cas on peut l’espérer. Un capitaine doit avoir des compétences spéciales en matière de navigation pour amener le bateau à bon port. Il ne doit pas être évalué sur la façon dont il porte l’uniforme, fait le baisemain aux dames des premières classes ou caresse la tête des bébés des ponts inférieurs. Notre conception classique de la politique a favorisé des carrières où réussissent ceux qui ont un talent et une énergie immenses pour prendre le pouvoir, mais qui n’en ont quasiment plus pour l’exercer. Cette même conception justifie aussi la tragique habitude des nominations de «casting» où des personnes sélectionnées sur leur «être» — genre, ethnie, origine sociale, orientation sexuelle, etc. — sont dotées d’un maroquin malgré leur absolue incompétence. Cette dernière apparaissant parfois quelques années après, à la faveur d’interviews qui font froid dans le dos où se révèle le niveau réel de la personne un temps masqué par les fiches bien faites de son cabinet.

Il est essentiel pour notre démocratie que nous adoptions une culture de la performance et de l’évaluation objective de l’élu. Celle-ci devrait réduire à rien les considérations liées aux goûts, à la personnalité et à toutes les caractéristiques personnelles du candidat, pour se concentrer sur ses compétences et ses seules capacités à agir. Cessons de nous intéresser à ce qu’il est pour mieux évaluer ce qu’il sera capable de faire.


Chronique publiée dans le Figaro

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