La lutte contre le chômage va redevenir (avait-elle jamais cessé de l’être ?) l’objectif prioritaire de nos politiques. Prenons garde à bien comprendre les mécanismes par lesquels on parviendra à créer des emplois vraiment utiles à l’économie. Le passage des considérations macroéconomiques aux recommandations microéconomiques est parsemé de chausse-trappes. L’objectif général de la prospérité, qui inclut légitimement la fin du chômage de masse, ne se décline pas si aisément au niveau des unités productives que sont les entreprises . C’est l’un des ponts aux ânes des discours politiques que la création d’emplois est un bien en soi. L’emploi tient lieu d’argument autosuffisant, de bien souverain si évident et absolu qu’il disqualifie par avance tout autre critère d’évaluation. Pourtant, la focalisation sur la seule création d’emplois peut être une absurdité économique.

Pénibilité du travail

Les hérauts d’une agriculture plus traditionnelle rappellent à l’envie qu’elle serait beaucoup plus intensive en main-d’oeuvre . La Commission européenne, elle-même, a vanté une transition vers une agriculture biologique qui « fournit 10 à 20 % d’emplois supplémentaires » et créerait « des millions d’emplois ». Est-ce pour autant souhaitable ? Vue notre confort actuel, l’agriculture de nos aïeux peut sembler romantique ; la vie au grand air n’était-elle pas bio, saine et naturelle ? C’est oublier d’abord qu’une vie aux champs était faite autrefois de labeurs pénibles qui brisaient les corps et d’horribles famines du fait des récoltes détruites « naturellement ». L’appel aux volontaires durant le confinement, qui a rencontré si peu de succès, a d’ailleurs montré que l’engouement pour les travaux des champs ne semblait pas aller au-delà de certains milieux intellectuels de la capitale. C’est oublier également que si les technologies ont pour caractéristique de supprimer beaucoup d’emplois de façon localisée, c’est pour mieux en créer ailleurs. Pendant des siècles, il a fallu six à huit hommes armés d’une faucille pour moissonner un hectare en une journée. Il fallait encore au XIXe siècle une journée de travail et 25 personnes pour récolter une tonne de blé. Aujourd’hui, une seule personne récolte l’équivalent en 6 secondes. L’idée vaut pour tous les progrès techniques qui ont pu, à un moment de l’histoire, supprimer des emplois . L’eau courante a obligé des milliers de porteurs d’eau à se reconvertir. Faudrait-il briser les canalisations comme les canuts fracassaient les métiers à tisser ? La radio et les enregistrements ont fait énormément chuter le nombre de musiciens professionnels, faut-il les interdire ?

Le pire, dans ce raisonnement économique simpliste qui fait de l’emploi un absolu, est qu’il oublie la question du coût de production et de l’équilibre économique d’ensemble d’une activité. La main-d’oeuvre supplémentaire représente un coût qui devra être répercuté dans le prix de vente, excluant une partie de la clientèle du marché. Plus fondamentalement, en encourageant aveuglément, au nom de « la préservation de l’emploi », le maintien ou la création de postes inutiles, on nuit à l’économie car on gaspille des ressources qui pourraient être mieux utilisées, et on nuit à l’individu dont l’adaptation est artificiellement freinée. Faisons attention aux fausses évidences : créer ou sauver des emplois « quoiqu’il en coûte » peut se révéler une absurdité s’ils ne s’inscrivent pas dans un modèle économique cohérent.


Publié dans les Echos

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