L’entretien présidentiel de dimanche dernier a montré une fois de plus combien il était difficile de parler d’économie en France, tant les poncifs et l’idéologie convertissent tout débat en un assaut de formules superficielles. Alors que le gouvernement vient de nommer un groupe d’experts chargés de réécrire le programme de sciences économiques et sociales, il paraît essentiel de parvenir enfin à éradiquer du paysage intellectuel les sophismes économiques qui le stérilisent.

Qui a un jour réussi à tenir une discussion argumentée avec des anti-libéraux sait qu’au-delà des nombreux contresens aisément dissipés (confondre par exemple le libéralisme et la défense du capitalisme de connivence ou bien l’indifférence au sort des plus défavorisés) il est un point de désaccord fondamental sur lequel se clôt en général l’échange : l’idée de l’économie comme jeu à somme nulle. La pensée économique d’extrême-gauche est d’une surprenante cohérence si l’on accepte le postulat souvent répété d’une économie où les gains des uns ne peuvent se faire qu’au prix de la perte des autres.

Ce n’est pas seulement la propriété, dans cette acception, qui serait un vol, mais plus largement toute forme de gain. Les inégalités ne sont alors plus seulement le reflet de différences de capacités ou d’effort, mais la preuve révoltante d’innombrables duperies. Les rémunérations importantes seraient des hold-up où les mieux payés s’enrichissent au détriment de ceux à qui on a refusé une juste rémunération (la fameuse lutte autour de la valeur ajoutée chère à Marx). Le vice de l’envie se pare alors des oripeaux de la vertu : c’est au nom de la justice outragée qu’on exige de limiter les salaires, de niveler les patrimoines.

Prendre aux riches pour donner aux pauvres. La conséquence logique de cette façon de penser, comme Balzac, que « derrière chaque grande fortune se cache un grand crime », c’est de vouloir une économie Robin des bois, autrement dit entièrement occupée à prendre aux riches pour donner aux pauvres. Pas une tête ne doit dépasser, car elle ne le pourrait qu’en enfonçant une autre. Logique aussi que l’Etat ait vocation à tout régenter, organisant la production et la distribution de richesses comparables à un gâteau donné une fois pour toutes.

La bonne nouvelle est que la théorie d’une économie comme jeu à somme nulle est la plus fragile de toutes les idées fausses qui circulent. Poussons en effet le raisonnement jusqu’à l’absurde : pourquoi, dans un tel monde, créer une nouvelle entreprise ou imaginer de nouveaux biens, puisqu’ils ne feront que déshabiller Pierre pour habiller Paul ? Mais il n’est même pas besoin d’aller aussi loin. Les faits parlent d’eux-mêmes : au cours du dernier millénaire, le produit intérieur brut mondial par habitant a été multiplié par trente en valeur réelle. En un siècle, nous avons atteint un niveau de vie dont nos aïeux n’auraient même pas pu rêver.

Depuis quarante ans, plus d’un milliard d’humains dans le monde sont sortis de l’extrême pauvreté. Tout cela, d’évidence, grâce à la liberté d’entreprendre et d’échanger. L’échange volontaire enrichit les deux partis, par définition, car il permet d’obtenir un bien ou un service que l’on estime valoir plus que la contrepartie nécessaire pour l’obtenir. On ne doit pas notre prospérité à des frontières fermées, du temps de travail partagé et des plans quinquennaux pilotés par l’Etat, mais à des innovations aiguillonnées par la concurrence et la libre initiative. Une leçon qui sera en bonne place, espérons-le, dans les futurs manuels d’économie de nos lycéens.


Publié dans l’Opinion

Président fondateur de l’Institut Sapiens. Professeur à l’Université de Bordeaux, chroniqueur et essayiste, il a cofondé en décembre 2017 la 1ère Think Tech française.

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