Nous parlons quotidiennement des innovations technologiques dans le domaine de la santé : bracelets connectés, télémédecine accentuée par la crise sanitaire que nous traversons, programmes d’intelligence artificielle de type Watson, robots chirurgiens, impression 3D de biomatériaux, tests prédictifs, implants cérébraux[1]… Elles arrivent comme des secousses sur le système de santé et le transforme durablement. Elles impactent d’une part le patient sur le plan comportemental, psychologique et parfois même physique.  D’autre part, la pratique du médecin et la nature de son interaction avec le patient change. Si la « disponibilité » technologique permet l’évolution technique du système, la transformation profonde du système de santé se fera en revanche par un ajustement progressif de la relation entre patient et médecin. C’est par cette voie, plus silencieuse, que prendra durablement forme la 3ème révolution du système de santé. Si nous étudions et préparons la médecine de demain en nous intéressant uniquement à sa composante technologique et « bruyante », nous n’adressons que la partie émergée des changements en cours !

Une mise en perspective historique permet de mieux comprendre les mutations successives du système de santé et d’anticiper cette révolution. La médecine curative, depuis le début du XIXème siècle, s’occupe essentiellement du corps du patient. Elle a un objectif thérapeutique : les maladies et leur traitement. Elle a ensuite gagné des dimensions collectives et préventives notamment grâce à la vaccination. Nous sommes arrivés à l’aube d’une troisième étape radicale : celle de la médecine prédictive (en partie grâce à la génétique) et personnalisée (nutrition, activité physique, sommeil, …). D’un point de vue conceptuel, il y a rupture dans l’appréhension de la maladie. Alors qu’auparavant la maladie venait vers l’individu (suite à l’apparition de symptômes, l’homme “tombe” malade), avec la médecine prédictive c’est l’homme qui va vers la maladie (s’il ne s’entretient pas correctement, alors il devient malade).

Ce bouleversement met un focus fort sur le patient en tant que gestionnaire de son capital santé et induit le repositionnement associé du métier de médecin. L’action du médecin, jusqu’à présent centrée sur le diagnostic et le traitement de maladies, mute progressivement vers un objectif de maintien de la « bonne santé » de ces patients. C’est cette mutation entre « patients » et médecins qui induit la transformation durable du système de santé.

Patients, individus sains, biocitoyen : quel est le nouveau public du système de santé ?

La question peut paraître anodine mais elle pointe un changement fondamental. Le terme de patient vient du latin Patientem et signifie souffrir.  Or le « patient » de demain ne sera pas seulement celui qui souffre, mais aussi une multitude d’individus sains, souvent connectés, qui gèreront leur santé, la plupart du temps hors du cabinet du médecin. C’est en ce sens que le concept de « biocitoyen » est sans doute pertinent pour désigner ce nouveau public de la santé. Il s’agit d’individus qui disposent dans l’Etat dont ils relèvent de droits et devoirs relatifs à leur santé et à sa prévention.

Cette tendance est d’ailleurs fortement poussée par les ministères de la santé de nombreux pays qui réalisent aujourd’hui que les plus importantes économies sur le système d’assurance santé seront faites par la participation des individus à l’amélioration de leur santé et à l’investissement permanent dans ce capital grâce aux recommandations en matière de nutrition, d’exercice physique, de sommeil et d’autres composantes environnementales.

Le patient devient globalement plus éclairé disposant d’un accès à de l’information médicale par plusieurs canaux, soit de manière « classique » (internet), soit par deux autres voies qui vont se généraliser : les assistants médicaux numériques et les plateformes « expertes ». A titre d’exemple, Siri (Apple), Cortana (Microsoft) ou Watson (IBM) répondent aujourd’hui de manière personnalisée aux questions d’un individu en allant chercher dans le « Big Data » des réponses de plus en plus fiables.  Il aura aussi un accès facilité à des communautés d’experts ou de patients (telles que Patients like me, Smart patients, Carenity ou Crowd Med) qui lui permettront de partager et d’augmenter l’accès au savoir médical.

Les patients ou biocitoyens se mettront dans une posture de « sachant », au même niveau que le médecin, ce malgré des inégalités dans l’accès et la compréhension de ses propres données et informations médicales. Cette tendance est une réelle lame de fond.

La réinvention des professions médicales : des métiers à (ré)inventer !

Les médecins sont profondément bousculés dans leurs habitudes à la fois par le comportement des patients comme évoqué précédemment, par les problématiques médicales qui seront en partie nouvelles (une importance accrue du préventif) et par les outils qu’ils auront à leur disposition. Les « nouvelles technologies » interviennent dans les actes d’aide au diagnostic (Intelligence Artificielle), les actes techniques (robotique chirurgicale) et la consultation (télémédecine).

En conséquence, la formation, l’organisation et les principes de travail de la médecine sont amenés à changer.

La formation est un des grands enjeux des années à venir avec trois chantiers principaux à prévoir : la multidisciplinarité, la formation aux nouveaux métiers et enfin la prise en compte des nouveaux écosystèmes de santé.

Il faudra viser l’intégration de nouvelles disciplines tout au long des cursus : ingénierie informatique, biologie mathématique et sciences humaines en particulier. Les sciences humaines, dont la psychologie et l’éthique, devront aborder la nouvelle relation patient-médecin. Tenant compte de la dimension prédictive, elle portera notamment sur l’accompagnement du patient dans leur appréhension et interprétation des « prédictions » relatives aux tests génétiques et dans le prolongement de la mise en place de « conseiller génétique »[2] (Loi de santé 2004).

De      nouveaux     métiers, souvent interdisciplinaires, vont   émerger   dans l’ingénierie de la santé : ingénieurs de parcours de soins, gestionnaire de   plateformes   de   flux   de   patients, neuro-ingénieur. La fonction du médecin sera elle aussi nouvelle, ce dernier devenant « conseiller » du patient quant à ses choix pour rester en bonne santé.  Joel de Rosnay [3] utilise le terme de « conseillers de vie » pour décrire la fonction du médecin du futur, fonction sur laquelle il devra être formé.  Enfin, dans les aspects nouveaux, l’évaluation   de   la   qualité des informations, l’efficience organisationnelle, la gestion du risque, ainsi que l’innovation devront être également des nouveaux domaines de formation.

Plus globalement une culture forte de l’innovation avec l’ouverture de départements dédiés à cette thématique renforcera sur le long terme l’acceptation des technologies et permettra d’anticiper leurs usages ou leurs limites en impliquant le corps médical très en amont. Cette prise en compte de l’innovation passera aussi par l’ouverture aux écosystèmes de santé représentés par les différents acteurs publics mais aussi privés.  Plus que jamais, la dimension complexe et diversifié des acteurs de la santé doit être intégré dans les cursus pour que chaque maillon de la chaîne soit impliqué dans cette transformation.

L’opportunité d’une mutation préparée, à saisir maintenant !

La disponibilité technologique nous donne aujourd’hui la chance, et prenons-le comme une chance, de pouvoir anticiper les usages ainsi que le contour des changements de métiers. Prenons cette chance pour accompagner cette transformation silencieuse et construire le système de santé de demain avec une prise en compte des impacts sur le long terme.


[1] https://www.thelancet.com/journals/laneur/article/PIIS1474-4422(19)30321-7/fulltext

[2] https://www.genethique.org/le-conseil-genetique-accompagnement-ou-guide-de-decision-enjeux-de-liberte-et-de-soin/

[3] https://www.futura-sciences.com/sante/actualites/medecine-etre-responsable-sante-trop-grand-defi-joel-rosnay-80588/

 

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