Dans un pays où un ancien président de la République pouvait déclarer « mon ennemi c’est la finance », les actionnaires n’ont pas bonne presse. Quand ils font partie de la catégorie des fonds dits « activistes », c’est-à-dire souhaitant peser sur les décisions des dirigeants bien que minoritaires, le traitement médiatique est alors violemment négatif. C’est profondément méconnaître le rôle de l’actionnaire en général et des activistes en particulier.

Les investissements des actionnaires sont essentiels au développement de l’entreprise et de l’économie. Mais leur rôle ne s’arrête pas au versement du prix de l’action. En approuvant les décisions clefs proposées par le leadership de l’entreprise, lors des assemblées générales, ils l’orientent vers le chemin de la prospérité. Leur but est le même que toutes les autre parties prenantes : éviter une chute de la valeur du capital et favoriser le plein déploiement de son potentiel. La présence d’actionnaires actifs sur les marchés a pour effet de stimuler les opérateurs économiques, qu’ils soient leurs cibles directes ou non : ils interdisent aux entreprises de sombrer dans une forme de léthargie et obligent leurs dirigeants à accroître leurs efforts de transparence et d’explication vis-à-vis de leurs actionnaires. Plus encore, ils les sollicitent pour repenser sans cesse leur stratégie et la confronter au marché, afin d’anticiper au mieux les évolutions de leurs activités ; un formidable remède contre l’échec et la meilleure recette pour le succès. A l’inverse, la passivité dans la gestion d’une entreprise, la conduite habituelle des affaires sans remise en question, l’installation du business dans le confort d’une routine endormie sont des voies certaines vers les difficultés : le dirigeant qui ne se renouvelle pas ou l’entreprise qui ne s’interroge pas sur son devenir, particulièrement dans une période marquée par des bouleversements technologiques, juridiques et sociaux permanents, se préparent à décliner et, peut-être, à devenir la cible d’opérations hostiles. Comme le synthétise Maurice Nussenbaum, professeur à l’université Paris-Dauphine, l’action des activistes est « une discipline de marché » : « si une entreprise n’est pas gérée de façon efficace, elle est rattrapée par le marché ». L’influence des activistes ne porte pas que sur les entreprises qui sont leurs cibles : leur existence même introduit une supervision du marché, nourrissant une pression à la performance qui a pour effet de discipliner, par ricochet, toutes les entreprises similaires qui sont encouragées à réinterroger leurs propres stratégies et management pour s’assurer de leur robustesse et se protéger contre une éventuelle campagne. Cela explique certainement pourquoi, de manière générale, les investisseurs reconnaissent les qualités des activistes : 87% d’entre eux estiment qu’ils ont un rôle positif sur le marché et ils reconnaissent massivement (90%) la robustesse de leurs arguments. Par leur intervention, ils jouent un rôle de veilleur et d’aiguillon, qui bénéficie à l’ensemble des actionnaires, notamment minoritaires, qui voient leurs participations mieux valorisées, aux salariés qui évoluent dans une entreprise plus robuste, à l’Etat qui profite d’acteurs économiques plus compétitifs – et donc de meilleurs contribuables.

Les actions des actionnaires activistes ne doivent rien au hasard : elles ont un but précis et s’appuient des analyses détaillées du marché et de l’entreprise, qui leur permettent de proposer des modifications d’organisation ou d’influencer la stratégie de l’entreprise dans le but de mieux la valoriser. La plupart du temps, cela se passe sereinement et ils rallient à eux le management et les autres actionnaires. Parfois, aussi, cela les mènent à bousculer les dirigeants : pour faire entendre leurs propositions ils utilisent toutes les possibilités de la communication externe et interne. C’est ce que veut faire, par exemple, l’Adam de Colette Neuville, engagée dans une bataille pour que Capgemini revalorise son offre sur Altran pour rémunérer ses actionnaires à un juste prix.

Les actionnaires militants jouent, d’une certaine manière, un rôle de contre-pouvoir aux décisions prises par la direction. De cette façon, ils posent les fondements d’une dynamique qui sort l’entreprise d’une forme de zone de confort où elle risquerait de s’assoupir, alignant les intérêts et objectifs des dirigeants avec ceux des propriétaires, dans un objectif commun. Développer une démocratie actionnariale au sein de l’entreprise, avec tous les acteurs concernés, est donc un gage de croissance et de pérennité pour elle.

Les Anglo-Saxons sont plus habitués à ce que les actionnaires soient impliqués dans l’entreprise : le taux de participation des petits actionnaires aux assemblées générales est par exemple de 50% dans l’Hexagone contre 63% au Royaume-Uni. Plusieurs freins expliquent cette divergence : la pratique des droits de vote double qui avantage de façon disproportionnée certains actionnaires, le poids de la participation de l’Etat qui occupe la position ambivalente d’actionnaire-régulateur, ou l’habitude française de favoriser les négociations « en off » plutôt qu’en toute transparence. De nombreux travaux académiques démontrent pourtant les effets positifs à court comme à long termes de l’engagement actionnarial sur les performances de l’entreprise, sa compétitivité et donc sa valorisation !

L’activisme actionnarial est en croissance dans le monde. La banque Lazard estime que le nombre de campagnes sur des cibles dont la valorisation dépasse 500 millions d’euros est passé de 139 en 2013 à 226 en 2018, pour atteindre 65 milliards de dollars cette dernière année. Cette forme d’engagement rappelle une évidence trop souvent oubliée : les entreprises n’appartiennent pas à leurs dirigeants. Le législateur aurait toutes les raisons de se positionner en faveur de ce dynamisme actionnarial pour lui permettre d’exister pleinement et de cohabiter avec un management traditionnel parfois plus paisible. Favoriser les actionnaires militants, c’est favoriser des entreprises solides, agiles et capables de se remettre en cause ; des entreprises qui embauchent et qui remplissent leur rôle sociétal ! C’est soutenir un avantage comparatif indéniable et un formidable argument d’attractivité dans un contexte d’incertitude des marchés.

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