Le mouvement des Gilets jaunes se focalise désormais sur une proposition : la mise en place d’un référendum d’initiative citoyenne (RIC). Alors qu’il pourrait être utile pour certaines questions locales, sa mise en œuvre dans une version nationale étendue ferait tomber, pour le pire, le masque de la démocratie.

D’abord, elle révélerait le fait gênant que les choix du parlement ne sont pas toujours ceux de la majorité des Français. L’adhésion générale à certains choix assumés par l’intelligentsia est rien moins que certaine. On peut imaginer, au vu des sondages, que la peine de mort serait rétablie (en 2015, 52 % des Français y étaient favorables), que les frontières seraient fermées à l’immigration (3/4 des Français étaient d’accord avec le refus d’accueil de l’Aquarius), que la transition énergétique ne serait plus une priorité, que des droits acquis comme ceux du mariage gay pourraient être rediscutés, etc. Conçu comme supérieur à toutes les normes, y compris la constitution, le RIC pourrait devenir une machine incontrôlable. Il va être très dur de limiter strictement son champ, car les exclusions indiqueront trop clairement les questions dont on craint les réponses.

Le RIC mettrait aussi en évidence la terrible dérive du principe majoritaire appliqué sans filtre. Hans-Hermann Hoppe explique qu’il est absurde de penser légitime que, sur trois personnes, si A et B décident de dépouiller C, ils sont légitimes à le faire. L’économiste Gordon Tullock a popularisé une version un peu semblable de cette critique. Imaginons, propose-t-il, une communauté de 100 fermiers qui vote en vue de décider de réparer ou non les routes d’accès particulières qui mènent à chaque ferme. Si la règle est celle de la majorité simple, il suffira d’une coalition de 51 fermiers pour qu’il soit décidé de ne réparer que leurs propres routes d’accès, à l’exclusion de celles des 49 autres. Bien sûr, tout le monde devra payer la même cotisation collective aux travaux. Les fermiers malins de la coalition ne paieront donc que 51 % des travaux dont ils bénéficieront intégralement.

Bombe à déflagration. Aucune garantie non plus de la pertinence et même de la cohérence des « décisions » prises lors des votes à répétition rêvés par les tenants de la démocratie directe. Le risque serait de prétendre décréter la réalité par référendum, et d’imaginer par exemple abolir les impôts tout en exigeant toujours plus de l’Etat. Le RIC mis en pratique en France ferait l’effet d’une bombe à déflagration sur notre régime, car nous n’avons ni la culture ni la discipline collective des Suisses.

La demande du RIC témoigne d’une incompréhension fondamentale du mécanisme de la représentation. Il ne s’agit pas d’être une simple courroie de transmission de la « volonté du peuple ». Mais d’être capable d’arbitrer, mieux que la foule, entre des options contradictoires, de pénétrer les sujets pour en déjouer les chausse-trapes, de dégonfler les sophismes et les fausses évidences, d’apporter la raison et la mesure contre l’émotion.

Le mot apocalypse veut dire « dévoilement » en grec ancien. Les discussions autour du RIC nous obligent à dévoiler ce secret si bien gardé : par la force des choses et au nom de la cohérence des décisions, nous sommes moins dans une démocratie que dans une sorte d’aristocratie des talents où une certaine élite décide au nom du plus grand nombre. L’enjeu serait bien plus de diversifier, renouveler et améliorer la formation de cette élite pour qu’elle reflète plus étroitement la volonté populaire que d’imaginer naïvement s’en passer.


Publié dans l’Opinion

Crédits photo : © AP Photo/Bob Edme

Président fondateur de l’Institut Sapiens. Professeur à l’Université de Bordeaux, chroniqueur et essayiste, il a cofondé en décembre 2017 la 1ère Think Tech française.

2 pensées sur “Le RIC ou l’apocalypse démocratique”

  1. Votre tribune ne me surprend pas. Toute « l’intelligentsia » va vous emboîter le pas. Si un RIC local peut se satisfaire d’une campagne courte, sans débat, un RIC national devrait, évidemment, être précédé par une campagne de rédaction longue,avant même que la question soit posée. Etc, bien d’autres conditions pourraient être prévues, mais « l’intelligentsia » se gardera bien de les évoquer, de même que la nécessaire revision constitutionnelle profonde. Elle se contentera de focaliser l’attention , puis de réduire ,voire ridiculiser le RIC. Cela permettra de « tout changer pour que rien ne change » (le prince, in Visconti, je crois).

  2. Je suis d’accord avec beaucoup d’éléments de votre analyse.
    Oui, la « démocratie » n’existe pas, jamais, ni à Athènes, ni depuis. Oui, nous sommes gouvernés par une « aristocratie ». Cependant, quand « l’aristocratie » au pouvoir n’est plus capable de gouverner, elle devient inéluctablement une « nomenklatura », et, si on ne peut l’empêcher de s’accrocher, elle conduit inévitablement à une révolution (1789,1917), ou au dépeçage par les « barbares » (Rome, Empire Ottoman).
    Ce que vous désignez comme « l’intelligentsia » est devenu, depuis quelques décennies, une partie de la nomenklatura, dont vous faites partie. Ce que vous désignez comme le capitalisme libéral est, en France et ailleurs, devenu, depuis très longtemps, un capitalisme de connivence, de complicités, voire de corruption. La « Générale », actuellement Veolia, en est depuis des décennies le plus parfait exemple, à tous les niveaux, de la petite commune au pays entier. L’ambiance intérieure y a toujours été celle d’une mafia. Quand les chefs d’états européens désignent, comme président de la commission, le meilleur complice de l’évasion fiscale européenne, ils en donnent, eux aussi, un excellent exemple.
    Pouvez vous VOIR ? J’en doute, … abonnez-vous pour commencer à We Demain, excellente revue. Vous défendez le passé. Et, malheureusement, dans Sapiens, vous n’êtes pas le seul (IA, etc) !

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