Le choix d’un prénom est la première grande décision des parents vis-à-vis de leur nouveau-né. Il exprime ainsi beaucoup du type de projet de vie qu’ils ont pour leur progéniture. Qu’il évoque un aïeul ou des figures et des valeurs perçues comme exemplaires, il s’agit toujours d’une façon lourde de sens de faire entrer son enfant dans le monde. Quel est l’effet du choix du prénom sur la vie future de l’enfant ?

Dans leur best-seller volontiers provocant, Freakonomics (2005), Steven Levitt et Stephen Dubner abordent cette question avec les impitoyables outils de la science économique. Il y utilisent notamment les travaux de l’économiste Roland Fryer qui a cherché à mieux comprendre les causes de la sous-performance des noirs américains en de nombreux domaines (mortalité infantile, espérance de vie, résultats scolaires, salaires, etc.). En étudiant les actes de naissance des enfants nés en Californie depuis 1961, l’économiste a pu montrer que, depuis les années 70, les prénoms donnés par les afro-américains étaient très différents de ceux donnés par les parents blancs (contrairement aux asiatiques et aux hispaniques). Chaque année, plus de 40% des filles noires naissant en Californie reçoivent un prénom que pas une seule fillette blanche ne porte.

Mais cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas des formes d’évolution des choix et d’échanges dans le choix des prénoms : Levitt et Dubner montrent que les modes des prénoms suivent le bon vieux mouvement mimético-distinctif décrit par Bourdieu : les classes défavorisés tendent petit à petit à adopter les prénoms des classes supérieures, ces dernières migrant alors vers d’autres choix pour échapper à la banalisation. Plus intéressant encore : les statistiques montrent que les prénoms distinctifs noirs sont surtout donnés par les parents très défavorisés : mères célibataires et fille-mères, à faible revenus, très peu instruites, habitant les quartiers noirs. Il s’agit ainsi, note Fryer, d’un signal de solidarité à l’attention de la communauté.

Donner un prénom « de blanc » indiquerait une volonté de progression sociale qui serait en même temps une trahison. Ce choix a-t-il un effet sur la destinée des enfants ? Fryer est parvenu, grâce à la richesse de sa base de données, à isoler l’effet du prénom seul sur la réussite.

La conclusion : certes, on réussit en moyenne moins avec un prénom « distinctif » de la communauté noire, mais cela n’est pas dû au prénom lui-même ! C’est parce que le choix d’un prénom « noir » est surtout le fait de parents très modestes que ce choix est corrélé à une moindre réussite. Levitt et Dubner résument le cas statistiquement typique d’une personne au prénom exclusif qui réussit peu : « son prénom est un indicateur, pas une cause, de sa situation. De même qu’un enfant ne possédant pas de livres a peu de chances de réussir à l’école, un enfant nommé DeShawn a peu de chances de réussir dans la vie ».

Changer de prénom peut-il alors être une façon de mieux réussir ? Oui, disent les auteurs, dans la mesure où cette décision montre une motivation à réussir qui est précisément… un meilleur indicateur que le prénom ! C’est la bonne nouvelle de ces études : même si l’environnement exerce une influence décisive, la volonté est plus forte que les déterminismes.

Conclusion ? Si le choix du prénom est une décision importante, il est vraiment sans importance à côté de la volonté des parents d’éduquer au mieux l’enfant.

Président fondateur de l’Institut Sapiens. Professeur à l’Université de Bordeaux, chroniqueur et essayiste, il a cofondé en décembre 2017 la 1ère Think Tech française.

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