L’épidémie de coronavirus révèle les choses plus qu’elle ne les change. Les faiblesses latentes d’hier apparaissent au grand jour. Qui n’a pas trouvé absurde l’image de ces policiers verbalisant quelques malheureux promeneurs qui avaient osé arpenter nos montagnes, nos forêts ou nos immenses plages de la côte Atlantique? Aucune précaution sanitaire ne justifie l’interdiction du grand air en dehors des zones urbaines: les distances avec les autres humains ne s’y comptaient pas en mètres, mais en kilomètres! Si nos villes sont particulièrement denses en population, ce n’est pas le cas de la majeure partie de notre territoire. La Creuse compte 22 habitants au kilomètre carré, contre plus 21 000 dans Paris.

Comment comprendre la décision du gouvernement d’étendre les règles du confinement de façon si uniforme sur tout le territoire? On peut y voir d’abord le témoignage de notre passion pour l’égalité: il n’était pas concevable que des ruraux, pour une fois favorisés, s’ébattent en liberté au moment où les urbains souffrent (dois-je préciser que pour ma part je suis confiné en ville, et que je n’écris pas sous le coup de l’amertume?). Mais alors n’aurait-il pas fallu interdire aussi balcons et jardins, au motif que tout le monde n’en bénéficie pas? Il aurait été possible d’alléger considérablement les rigueurs d’un enfermement qui laissera des traces durables dans bien des vies. D’autres pays l’ont fait. Des règles particulières, des magasins adaptés et un minimum de discipline collective auraient rendu le choc socialement moins pénible et économiquement moins dramatique. Dans les zones moins denses, des versions allégées de ces règles auraient pu être imposées. Et la gendarmerie n’aurait pas perdu son temps et son énergie à chasser le promeneur en forêt de Fontainebleau.

Pour que l’on ose une version libérale du confinement, il aurait fallu que la puissance publique fasse confiance au bon sens des citoyens et à leur civisme. Les vieux réflexes jouaient contre ce genre de décision. Le principe de précaution exigeait qu’on fixe la barre des exigences sanitaires très haut, quitte à fermer les yeux sur les zones sensibles où l’on est incapable de les faire respecter. Nos dirigeants préfèrent éviter des morts qu’on risquerait de leur reprocher, fût-ce au prix de morts indirects, peut-être plus nombreux, qui seront moins visibles. Les dépressions, les maladies soignées trop tard, les vieillards morts de solitude, ne seront pas mis au passif de l’exécutif: seul les morts dûment dépistés positifs au Covid-19 le seront.

L’autre raison du choix qui a été fait d’un confinement si peu adapté à la réalité des situations tient à la nature profonde de notre État jacobin. Il s’est bâti sur le fantasme de la règle uniforme étendue à tous et partout. Elle est un objet intellectuellement satisfaisant qui ravit les ingénieurs sociaux qui nous dirigent. Elle est aisée à prendre depuis un bureau de Paris et doit donner une sorte de sentiment de toute-puissance proche de la jouissance à qui est en position de la prendre. Elle a aussi l’avantage, paradoxalement, de nourrir la croissance d’une bureaucratie occupée à gérer les mille exceptions et raffinements que la multiplication de cadres généraux, empilés avec soins, produit immanquablement. Si, en matière d’éducation comme de santé, nos dépenses ne cessent d’augmenter sans que, de l’avis général, la qualité du service rendu ne progresse, c’est sans doute parce que la croissance des moyens est largement absorbée par celle de la technostructure. Plus de 38 % du personnel de l’éducation nationale n’est pas un professeur en position d’enseignement effective. Dans nos hôpitaux, 33,7 % du personnel n’est ni médical ni paramédical. Contre 25,5 % en Allemagne et 20,9 % au Danemark. La bureaucratie se concentre sur les tâches de création de normes et de contrôle de conformité beaucoup plus que sur l’efficacité du système.

S’il est un enseignement que nous pouvons retirer de la crise à l’heure actuelle, c’est au contraire la formidable ressource des initiatives individuelles, la responsabilité individuelle, l’efficacité des décisions prises au plus près du terrain, les vertus de l’innovation libérée une fois que l’on a débranché les processus administratifs habituels et brisé les silos.

Au cours de cette crise, notre État n’a pas seulement trahi son incapacité à anticiper, il a aussi montré une fois de plus les problèmes posés par son hypercentralisation et ses logiques profondes de gestion.


Publié dans le Figaro

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