Démanteler les Gafa, ce serait offrir un boulevard à la Chine qui vise à devenir la première puissance mondiale d’ici à 2049.

La rencontre entre Mark Zuckerberg et Emmanuel Macron, le 10 mai dernier, intervient alors qu’un cofondateur de Facebook, Chris Hughes, a demandé le démantèlement du réseau social en séparant Facebook et les applications Instagram et WhatsApp.

Les politiciens occidentaux, eux aussi, souhaitent contrôler, réguler et taxer les géants du numérique, qui sont devenus les maîtres de l’IA. Les enjeux dépassent le contrôle des contenus haineux et la régulation des médias en période électorale. Les Gafa ont acquis un immense pouvoir économique et géopolitique grâce à l’IA, dont ils ont le monopole en Occident : les Etats sont menacés d’ubérisation. Larry Page, fondateur de Google, expliquait au Financial Times que les entreprises comme la sienne ont vocation à remplacer les dirigeants politiques puisqu’elles comprennent mieux les enjeux du futur que les politiciens. De fait, l’IA confère à ses propriétaires – les patrons des géants du numérique – un pouvoir politique croissant, ce qui conduit à un invisible coup d’État numérique.

L’IA autorise de profondes manipulations des électeurs puisqu’elle permet aux géants du numérique de comprendre notre fonctionnement cérébral. En cela, la convergence de l’IA et des neurosciences bouleverse les notions de libre arbitre et de liberté. Eric Schmidt, l’ancien président de Google, résume dans le Wall Street Journal l’économie de la manipulation cérébrale : « La plupart des gens ne souhaitent pas que Google réponde à leurs questions, ils veulent que Google leur dise quelle est la prochaine action qu’ils devraient faire. » En matière de défense, l’IA conférera un tel avantage au pays leader que nous nous dirigeons vers une cyberguerre froide sino-américaine.

La Chine bénéficie d’un avantage angoissant sur l’Occident

La concentration des pouvoirs et des informations à Moscou a tué l’URSS, incapable de lutter face à la décentralisation de l’économie capitaliste. Aujourd’hui, un pouvoir est d’autant plus performant qu’il centralise l’information, ce qui rend ses IA plus puissantes puisque mieux nourries de données. La Chine, qui produit deux fois plus de données que les États-Unis et l’Europe réunis, bénéficie d’un avantage angoissant pour l’Occident. Logiquement, l’IA panique les autorités antimonopole, qui ne savent pas réglementer les services qu’elle produit, contrairement aux anciens géants industriels, qu’il suffisait de découper en morceaux – comme la Standard Oil de Rockefeller le fut en 1911. De surcroît, les Gafa et les BATX (Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi) vont aider les États-Unis et la Chine à se partager le monde, comme l’Espagne et le Portugal l’Afrique et l’Amérique du Sud au XVIe siècle.

La stratégie du président chinois est limpide : utiliser l’IA des BATX pour simultanément contrôler les citoyens et devenir la première puissance mondiale d’ici à 2049. Puisque l’IA est le coeur de la puissance militaire au XXIe siècle, l’Europe, qui a perdu la guerre technologique, aura besoin d’être protégée et doit accepter la realpolitik : notre cybersécurité ne peut être assurée que par l’Otan et les Gafa. Jeff Bezos, l’homme le plus riche du monde, a affirmé qu’Amazon continuerait de soutenir le Pentagone : « Si les big techs ne soutiennent pas le ministère de la Défense, ce pays aura de gros soucis. » Les liens entre Gafa, militaires et services de renseignement vont rester forts. Et le Pentagone s’opposera au démantèlement des géants de l’IA, qui donnerait à la Chine le leadership militaire mondial. Si l’Occident cassait en morceaux les Gafa, au moment où la Chine soutient énergiquement ses champions en IA pour devenir la première puissance mondiale, il serait vraiment urgent d’apprendre le mandarin à nos enfants.


Publié dans l’Express

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