En une petite décennie, l’usage d’applications sur nos smartphones est devenu tout à fait naturel tant leur utilité est immense. Se voir sur FaceTime, échanger sur Messenger, partager nos vies sur les réseaux sociaux ou jouer à des jeux font partie intégrante de notre quotidien. Et pourtant, elles sont aussi très limitées. Lors de nos échanges numériques, ces applications à deux dimensions ne nous procurent pas la sensation d’interagir directement avec nos interlocuteurs. Nos smartphones sont à la fois les interfaces qui nous lient et celles qui nous tiennent éloignés les uns des autres. Par ailleurs, jouer à des jeux sur de telles plates-formes nous permet certes d’en visualiser les éléments, mais rend impossible d’en ressentir la présence.

La prochaine révolution numérique aura une conséquence radicale : la suppression pure et simple de ce dernier obstacle. Après tout, pourquoi est-ce encore nécessaire, en 2020, d’interagir à travers une application numérique ? Au lieu d’utiliser des applications à deux dimensions, pourquoi ne nous plongerions pas au sein même de celles-ci ?

La tendance est inéluctable : la Réalité Virtuelle et la Réalité Augmentée s’imposeront comme les prochaines plateformes informatiques. La Réalité Virtuelle, en nous plongeant dans un autre monde, remplacera la télévision, alors que la Réalité Augmentée, en substituant au monde réel des informations complémentaires, remplacera les smartphones. Au lieu d’interagir à travers une application mobile, la Réalité Virtuelle plongera l’ensemble de nos sens dans un univers dont la seule limite sera l’imagination des individus qui la façonneront. Cet espace, invisible à l’œil nu, nous permettra, à nous et à des milliards d’individus, de nous rencontrer dans les lieux de notre choix. Nous nous y déplacerons à notre souhait, nous y auront nos propres habitudes sans nous soucier des limites inhérentes au monde réel. Notre imagination s’y déploiera sans contraintes ; nous pourrons bâtir des villages selon nos propres goûts, et sans que cela requiert aucune connaissance informatique. Nous y inviterons même nos proches. Et quant aux jeux, la réalité virtuelle leur fournira une telle intensité que leurs usages ne se limiteront plus uniquement à leur public initial. Si l’on y pense, les deux dimensions qui préexistent actuellement sont une limite considérable à la généralisation de leur adoption. Dès lors que l’irruption d’une troisième dimension nous permettra d’en vivre pleinement les sensations, qui saura y renoncer ? Nous ne serons plus des spectateurs, mais des acteurs. Les écrans laisseront leurs places à l’immersion, les simples divertissements aux expériences.

À mesure que ces espaces virtuels nous lieront les uns aux autres, nous réaliserons à quel point appuyer sur le clavier d’un smartphone ou d’un ordinateur était, au fond, pénible. Et il serait faux de penser que cette révolution soit lointaine ; elle arrive à grande vitesse. Plus d’un milliard de personnes pourraient s’y connecter dans les cinq prochaines années.

Cela étant dit, si ces casques sont si révolutionnaires, pourquoi la plupart d’entre nous n’avons jamais songé à en acheter un ? La raison est la suivante : ces casques, tels qu’ils sont commercialisés aujourd’hui, ne nous plongent pas encore dans un univers social. Ils sont plutôt des expériences virtuelles autant immersives qu’isolantes. Or, la Réalité Virtuelle se généralisera à mesure que nous y rencontrerons nos proches et que nous ressentirons leur
présence, et cet objectif exige un investissement technologique et humain désormais à notre portée.

Dès lors, cette révolution affectera d’abord nos interactions sociales, dont une partie sera transférée dans la Réalité Virtuelle. Ceci est ni plus ni moins le projet « Horizon » de Facebook, qui consiste au transfert de la messagerie instantanée Messenger dans la Réalité Virtuelle, et en la création d’un monde qui s’étendra en permanence. Les règles du jeu sont les suivantes : après avoir personnalisé notre propre avatar, nous atterrirons dans une sorte de village où se trouveront d’autres avatars. Nous choisirons nos activités à notre guise : échanger avec nos amis, ou nous en faire de nouveaux, nous promener, faire du shopping, créer nos propres villages, y inviter notre communauté… Chacun pourra y construire son propre univers immersif, sans que cela n’exige de connaissances en programmation informatique. Chose fascinante, une notion de citoyenneté sera même introduite. Il sera de la responsabilité des avatars « de créer une culture respectueuse où tout le monde se sente à l’aise », peut-on lire en préambule. Une véritable constitution virtuelle. Dans les temps où nous sommes, marqués par le Covid-19 et le confinement des pays touchés, interagir avec nos proches en réalité virtuelle aurait été d’une utilité immense.

Et songeons, aussi, aux conséquences formidables de la Réalité Virtuelle sur le monde du travail. Pour des millions d’entre nous, se rendre quotidiennement sur notre lieu professionnel est chronophage. Au lieu de perdre un temps précieux, nous pourrons mettre un casque afin de nous retrouver virtuellement dans une même salle de réunion. Et quel meilleur moyen d’abolir les frontières géographiques que d’utiliser la réalité augmentée, qui permettra de se téléporter numériquement dans le salon d’un ami vivant à l’autre bout du monde ? Et, là encore, songeons à la pertinence de cette technologie dans un contexte lié au développement du télétravail dû au Covid-19. Cette forme de « téléportation » semble être de la science-fiction ; elle est pourtant au cœur des projets de nombreux entrepreneurs qui considèrent que la Réalité Virtuelle sera un formidable outil pour réduire les inégalités géographiques. Cette technologie laisse entrevoir un monde où les gens seront moins pénalisés par l’endroit d’où ils viennent.

Cette révolution touchera aussi de plein fouet l’éducation. Au lieu d’apprendre à l’aide de manuels scolaires souvent volumineux et intimidants, les élèves du monde entier pourront mémoriser leurs leçons grâce à la Réalité Virtuelle. Les jeunes écoliers seront plongés au cœur de la culture égyptienne du temps des pharaons, ou visiteront la ville de Salzbourg et sa richesse culturelle du temps de Mozart. La Réalité Virtuelle aurait aussi un été outil formidable pour que les écoliers poursuivent pleinement leur éducation durant la pandémie actuelle.

Mais quel intérêt, au fond, de plonger l’écolier dans de tels mondes virtuels ? Certains diront, peut-être légitimement, que cela diminuera leur temps de lecture. Un argument recevable, mais de nombreuses études démontrent aussi que la mémoire s’améliore lorsque les faits sont appris au travers d’expériences vécues. Aujourd’hui, nous sous estimons la vitesse à laquelle la Réalité Virtuelle se propage au sein de ce secteur. L’entreprise Gartner estime que l’ensemble des universités américaines utiliseront la réalité virtuelle d’ici… une seule année.

Cependant, si l’addiction à nos smartphones est un sujet préoccupant, l’addiction à la Réalité Virtuelle sera une toute autre affaire. Avec cette nouvelle technologie, on assistera à une
multitude d’usages très addictifs émerger, à tel point que certains préféreront s’y réfugier. Récemment, dans une scène digne d’un scénario de la série Black Mirror, une équipe d’ingénieurs a créé un monde artificiel au sein duquel une mère coréenne a pu y retrouver sa fille récemment décédée. Lorsque cette expérience se déroula il y a voilà quelques semaines, elle n’était qu’une expérimentation. Dans quelques années, ces « options » artificielles seront rendues accessibles à un large public. À l’avenir, rien n’empêchera des millions de personnes de rencontrer des avatars de leurs proches disparus. Il suffira d’en formuler la demande à une entreprise spécialisée. Et cette expérience glaçante n’est qu’une idée parmi d’autres. Où est la limite ?

Dès lors, un des enjeux du XXIe siècle sera de savoir jusqu’à quel point ce monde impalpable est désirable. Quelle liberté faut-il laisser aux ingénieurs qui préparent discrètement, de la Sillicon Valley à Pékin, cette révolution numérique ? Le futurologue Arthur C. Clarke affirmait que « toute technologie suffisamment avancée est indiscernable de la magie ». Il revient à nous de prévenir que cette magie ne se transforme en mauvais sort.

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