« Plutôt que de faire des cadeaux aux riches, il faut augmenter le carnet de commande des entreprises en redonnant du pouvoir d’achat aux Français, c’est le seul moyen de recréer de la croissance et de l’emploi ». Cette assertion, devenue la ritournelle des économistes collectivistes et des politiques dirigistes, occulte de nombreuses réalités économiques.

Il est entendu qu’un entrepreneur, pour faire prospérer son entreprise, créer des emplois et ainsi générer de la croissance, doit avoir des perspectives d’activités fleurissantes, ce que l’économiste Robert Lucas appelait des anticipations rationnelles, lui permettant de prendre le risque d’embaucher sans fragiliser son entreprise. Or, le problème de notre économie n’est pas un déficit de demande, mais celui d’une pénurie de l’offre et le déficit de notre balance commerciale en est le premier témoin.

La France ne produit pas plus de biens manufacturés en 2017 qu’en 1996 alors que notre consommation intérieure de ces biens a progressé de 60% sur la même période. Cette hypoproduction met à mal notre économie, dégradant notre balance commerciale qui accuse pour l’année 2017 un déficit de 62,3 milliards €, soit le plus mauvais résultat depuis 2011. Pire encore, notre solde commercial n’a été excédentaire qu’à 13 reprises ces 30 dernières années.

Symptôme de la décrépitude de notre appareil productif, le pouvoir d’achat s’exile vers l’étranger. La demande intérieure n’étant pas satisfaite par la production domestique, elle se tourne vers les marchés étrangers pour se rassasier. Les études montrent que lorsque le pouvoir d’achat des Français augmente de 100€, ce sont 72€ qui profiteront à nos partenaires par le biais des importations, et seulement 28€ qui rempliront le carnet de commande des entreprises françaises. Les mesures fiscales visant à augmenter la demande intérieure profiteront donc plus à l’étranger qu’à la France. Berlin et Pékin – les principaux partenaires de la France – doivent donc applaudir la suppression de la taxe d’habitation, car leurs entreprises profiteront ainsi d’une augmentation de 7,2 milliards € de leur carnet de commande, sur les 10 milliards € que va redistribuer l’Etat.

Pour résorber ce problème il faut colmater les brèches dans notre économie. Relancer aujourd’hui l’économie par la demande serait comme remplir une baignoire fissurée : malgré le débit élevé, le niveau de l’eau, à savoir la croissance et la création d’emplois, n’augmentera pas. C’est précisément là que se trouve la grande différence entre les apôtres de la relance par la demande et ceux qui prônent des chocs d’offre : quand les premiers veulent absolument augmenter le débit d’eau, les seconds préfèrent renforcer la structure de la baignoire, préalable essentiel à son remplissage.

Pour répondre à ce problème structurel, il faut opérer un grand choc d’offre en combinant à la fois une suppression des impôts à la production qui plombe notre compétitivité – les entreprises françaises paient 180 milliards € de plus que les concurrentes allemandes selon Coe-Rexecode – et une modernisation de notre appareil productif.

Le temps n’est plus aux grandes usines produisant des biens standardisés à la chaîne. Le développement des nouvelles technologies comme l’imprimante 3D, permet de produire des biens dans des espaces très réduits. Une douzaine de ces imprimantes, installées dans des locaux d’à peine 80 mètres carrés, pourraient faire de nos territoires des leaders mondiaux sur l’exportation d’un produit de pointe. Si nous négocions bien le virage technologique, la vallée de l’Ardèche pourrait par exemple devenir le leader mondial de la production de prothèses, grâce à son territoire ainsi composé de plusieurs Fab-Lab. Cette place serait conquise sans que l’Etat ait à lancer un énième plan industriel.

Dans le même temps, la France doit se positionner sur la production de biens à très haute valeur ajoutée, comme les voitures autonomes, qui vont connaître une croissance exponentielle dans les prochaines années. Pour le cabinet A.T. Kearney, ce marché pourrait atteindre 500 milliards de dollars au niveau mondial en 2035.

En France nous avons la chance de compter une entreprise qui dispose de la technologie de conduite autonome de niveau 5. Navya a développé un modèle de taxi autonome au coût unitaire de 250.000€. Si l’on arrive à lancer la production de ces véhicules sur le sol français, nous pourrions positionner notre pays comme le premier exportateur mondial en la matière. La vente annuelle de seulement 240.000 unités pourrait permettre de résorber entièrement notre déficit commercial en comblant nos faiblesses dans les autres secteurs. Un objectif crédible lorsque l’on sait que, selon l’Observatoire de l’automobile, 90% des conducteurs chinois sont prêts à acheter un véhicule autonome.

Ceux qui militent pour que les politiques publiques se concentrent uniquement sur le remplissage du carnet de commande font fausse route. C’est avant tout une politique de l’offre qu’il faut développer : renforcer notre économie en levant l’enclume fiscale alourdissant nos entreprises exportatrices, et en développant une nouvelle industrie, pour ainsi inonder les marchés mondiaux des produits Made in France.

 


Tribune publiée dans Les Echos 

Erwann Tison est le directeur des études de l’Institut Sapiens. Macro-économiste de formation et diplômé de la faculté des sciences économiques et de gestion de Strasbourg, il intervient régulièrement dans les médias pour commenter les actualités liées au marché du travail et aux questions de formation. Il dirige les études de l’Institut Sapiens depuis décembre 2017.

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