L’affaire des masques aura marqué ces mois de confinement, déclinant en épisodes tragico-comiques les cent nuances de nos errements publics.

Passons sur les palinodies embarrassées de représentants de l’exécutif décrivant d’abord le masque comme inutile avant de le rendre obligatoire. Passons aussi sur ces jours invraisemblables où les pharmaciens avaient interdiction de vendre cet accessoire que l’on pouvait trouver ailleurs. On aura allègrement confondu, au cours de ce débat, fonction publique et service public, entretenant l’idée que le second ne peut être rendu que par la première. L’indignation de nombreux responsables politiques au moment de l’annonce par la grande distribution de son approvisionnement abondant a été un ahurissant sommet de mauvaise foi. Plutôt que regarder la paille dans l’œil d’initiatives privées accusées de profiter de la circonstance (en vendant pourtant leurs produits à prix coûtant), l’État ferait mieux de regarder la poutre qui est dans celui de son administration qui aura échoué à équiper suffisamment les personnels de santé et n’aura pas compris que payer les fournisseurs par mandat administratif à 90 jours ne faciliterait pas les achats.

Plus grave aura été l’idée de contrôle des prix qui refit surface. Elle n’est pas seulement l’expression consternante du fantasme de performativité de la pensée de nos dirigeants persuadés que la réalité peut se décréter. Elle trahit plus fondamentalement leur incompréhension des mécanismes économiques les plus élémentaires.

La persévérance dans l’erreur est l’un des résultats les plus décourageants et malheureusement les plus stables des sciences comportementales. La décision publique est une illustration frappante de notre prodigieuse capacité à reproduire un comportement malgré l’absence de résultat. Penser que limiter le prix d’un bien augmentera sa disponibilité est aussi stupide que d’imaginer remplir les huches en plafonnant le prix du pain. Bloquer un prix, c’est toujours traiter le symptôme sans s’attaquer aux vraies causes, et déformer un marché en multipliant les effets pervers. C’est aussi souvent obtenir l’effet contraire: le prix trop bas par rapport aux coûts de production décourage les producteurs ou détourne les produits vers des marchés plus favorables. Il crée aussi inévitablement un marché noir où des produits de mauvaise qualité s’échangent à des prix prohibitifs. Le contrôle du prix, qu’il s’agisse de logement, de pain ou de polypropylène, mène invariablement à une aggravation de la pénurie.

En annonçant le blocage du prix des masques, le gouvernement se mettait dans le rôle facile du héros-justicier défaisant les profiteurs. Une façon adroite de faire oublier le fiasco des réserves insuffisantes, la pénurie durable de tests et la responsabilité de la bureaucratie qui aura largement contribué à gripper le système. En pratique, le blocage a ajouté à la confusion et aura ralenti l’approvisionnement. Pire encore, certains leaders politiques ont pu parler de «réquisitions» pour que «chaque personne ait accès gratuitement à un masque», suggérant une forme de spoliation qui avait tout pour faire fuir les industriels qui pouvaient être tentés. Si les masques sont pour l’instant légèrement plus onéreux qu’avant, c’est que la demande mondiale a explosé et que l’urgence a imposé l’utilisation de l’avion pour le transport. Il faut le réaffirmer: bien plus que les rodomontades de ministres en quête de reconnaissance, c’est le mécanisme du marché qui sera la plus sûre façon de rendre les masques accessibles et peu chers. La demande prévisible est si grande que des chaînes de production se sont montées partout en un temps record. Demain, un masque ne vaudra presque rien et absolument tout le monde en disposera, et ça ne sera pas grâce mais en dépit du blocage des prix.


Publié dans les Echos

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