Même si la majorité des articles mentionnent les manifestations et les revendications multiples et hétérogènes des Gilets jaunes, de nombreux médias se lancent dans les origines possibles de la croissance accélérée d’un tel mouvement. Tous les médias s’accordent sur un coupable idéal : les réseaux sociaux, avec à leur tête Facebook et son algorithme de recommandation de contenus, récemment modifié. Cet algorithme aurait accéléré au sein des groupes de manifestants la propagation d’informations agilement articulées, qui expliquerait l’ampleur sans précédent du mouvement. Les algorithmes de suggestion sont des catalyseurs de déplacement de data, mais cet argument ne fait en aucun cas de l’algorithme de Facebook un complice des Gilets jaunes. Plutôt un faux coupable digne d’un film d’Hitchcock !

En janvier dernier, Facebook modifie son algorithme pour vous suggérer du contenu (posts, commentaires, photos et vidéos) en analysant celui des « amis » avec lesquels vous avez le plus d’accointances. Ces accointances peuvent se mesurer par votre fréquence de «  likes  » et de partages des contenus de ces supposés «  amis  ». Dans cette idée, l’algorithme qui privilégie à présent l’influence des «  groupes  », encourage une certaine consanguinité d’opinion dont l’intérêt et l’impact sont fortement discutables. Les réseaux sociaux sont des vecteurs puissants de communication de l’information, mais supposer que le mouvement des Gilets jaunes n’aurait pas vu le jour sans Facebook est un peu exagéré. Le mouvement a surement grandi plus rapidement à travers l’usage des réseaux sociaux par les revendicateurs, mais ce n’est pas un argument pour inculper l’algorithme. Allons-nous accuser les lignes TGV face aux autoroutes ou encore les fournisseurs d’Internet face à la Poste, d’accélérer le déplacement de rebelles d’opinions et de leurs idées ? L’idée paraît suffisamment farfelue pour affirmer que non.

Procès d’intention

Cet algorithme possède sûrement une combinaison de critères explicitement définis par les équipes de Facebook, et de critères implicitement définis par les invariants du réseau neuronal d’apprentissage. Les critères explicites sont toujours discutables, car ils ne peuvent pas garantir la gestion parfaite de chaque situation. Quant aux critères implicites, ils se construisent sur nos usages parfois orientés ou biaisés. Mais en comprendre le fonctionnement et la nature permet de se défendre en modifiant son utilisation du réseau social, en déposant des plaintes ou des réclamations constructives, voire à le quitter provisoirement ou définitivement !

Alors que nous pointons régulièrement du doigt les Américains et leurs procès pour tout et n’importe quoi, nous reproduisons aujourd’hui ce schéma en faisant des procès d’intention systématiques contre les réseaux sociaux et leurs algorithmes. Une conséquence symptomatique qui nourrit une déresponsabilisation des citoyens. Ces algorithmes doivent assurément évoluer, mais ce n’est pas l’agression passionnée des utilisateurs contre les producteurs de ces entités mathématiques qui va faire changer les choses. La vraie pression ne viendra pas de ces condamnations sans procès, mais bien de notre propre usage de ces outils. On ne le dira jamais assez, nous sommes le talon d’Achille de ces géants ! Il est donc temps d’agir intelligemment pour échapper à la dictature algorithmique vêtue de jaune qui nous pend au nez !


Publié dans Le Point

Docteur en sciences de formation et entrepreneuse, elle navigue depuis plus de 10 ans dans les sciences numériques entre les États-Unis et la France. Aurélie a utilisé ses compétences en mathématiques et programmation informatique dans de nombreuses disciplines telles que l’ingénierie, la médecine, l’éducation, l’économie, la finance ou encore le journalisme. Aurélie s’engage plus généralement à développer un monde technologique inclusif en luttant contre les biais algorithmiques et en communiquant régulièrement et auprès du plus grand nombre sur les technologies numériques et l’intelligence artificielle.

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